Illustration: Yang Zhi-guang

Préambule

 Il est forcément aventureux de se lancer à écrire des considérations sur la chanson. Surtout lorsqu’on est un parfait inconnu ou presque, un recalé du succès, et qu’on n’a donc aucune légitimité à faire part de ses « chères pensées » chansonnières.

On court le risque, à chaque coin de phrase, d’être mal compris, de passer pour aigri, jaloux, amer ou simplement prétentieux. Tout peut être interprété de travers et vous faire passer pour un pauvre type. Mais ce risque après tout n’est rien à côté d’un autre bien plus grand encore : celui de n’intéresser personne.

Voilà donc de bonnes raisons de s’y mettre avec ardeur.

 

Pierre Delorme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'âge et les oeuvres

Le prix Charles Cros

J'écris des chansons

Tremplins et concours

Tout le monde ne peut pas être artiste

Les trous de mémoire

Ecouter les galettes en boucle !

Que voulons-nous vraiment ? (suite)

Que voulons-nous vraiment ?

Trois grands

Prof (II)

Parachutiste

La maison en Normandie

Sur la mort d'Allain Leprest

Les auteurs-compositeurs et interprètes 

Chanter en anglais

C'est l'inconscient qui parle ? 

Une affaire de croyance

Populaire et savant...

Les chanteurs ne sont pas des penseurs

Aux vieux amoureux de la chanson à texte

Mouvement

L'authenticité du timbre de voix

D'une émotion à l'autre

La bonne distance

A propos de "Avec le temps"

Le mur

Brassens dans l'autoradio

À la manif

La bonne chanson...

La maison de Mac Orlan

Les intégristes de la chanson

Le capodastre

Le point de vue

Ça me fait penser à...

De la légèreté du public, parfois...

Ateliers d'écriture

Deux phrases de Jean Roger Caussimon

La sainte trilogie

Deux phrases, deux Marcel

Dans un bistrot populaire

Un jeune gars m'a écrit (suite de "Une autre confidence")

La peinture, la musique, la chanson

La guitare et les chanteurs de la Rive-gauche

Une autre confidence

Monument aux morts 

Le pur et le commercial (suite) chanson industrielle et artisanat

Galettes et cuvées

Une leçon d'interprétation

Les 25èmes Victoires de la musique

Le pur et le commercial

La puce et l'éléphant

Les amateurs de chanson

La chanson-pensée

Influences

Les trentenaires gémissants
 
Un paradoxe
 
Frontières
 
Le charme et la boussole
 
Question de limites
 
Les plus belles chansons sont toujours celles de notre jeunesse
 
La voix 
 
Il suffit de passer le pont !  
 
Les collectionneurs
 
A l’ombre de Richard A.
 
La dimension critique
 
Les paroliers « professionnels »
 
Bonne nuit les blaireaux
 
Hommage à Graeme Allwright
 
Prof 
 
Etre drôle
 
Exercice de modestie (Confidence d’un chanteur à texte)    
 
Parler de chanson
 
Guy Béart
 
La chauve-souris
 
Les chansons de Félix
 
L’éternel refrain
 
Le cul entre deux chaises
 
Être à l’heure
 
Une chanson réussie ?
 
Texte ou prétexte ?
 
L’époque dorée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'âge et les oeuvres

  Les livres et les films que j'ai aimés dans ma jeunesse ne supportent souvent pas la relecture ou une nouvelle vision, le charme que je leur trouvais a disparu avec celui  que j'étais à l'époque. Mais pas toujours. Certaines œuvres semblent avoir le pouvoir de se régénérer et devenir autre selon l'âge auquel on les relit ou les revoit. Certains livres lus plusieurs fois, à des âges différents de la vie, deviennent chaque fois un autre livre. Peut-être est-ce là une caractéristique des « grandes » œuvres : elles évoluent en même temps que nous, sans doute parce qu'elles sont plus grandes que nous et donc s'adressent toujours à nous, quel que soit notre âge.

Je dois dire que jamais une chanson  ne m'a donné cette impression de pouvoir se renouveler et vieillir avec moi. Lorsque j'écoute aujourd'hui une chanson que j'ai aimée dans ma jeunesse j'entends la même chose qu'à l'époque, comme si elle n'avait rien d'autre à offrir que ce qu'elle avait donné la première fois.

 

   Le miroir renvoie toujours l'image de celui que l'on est au moment où on le regarde, peut-être ces grands livres ou grands films sont aussi un genre de miroirs dans lesquels on peut se regarder  d'âge en âge ?  Alors que les chansons qu'on a aimées ressemblent davantage à un album de photos qu'on feuillette et qui nous parle du passé mais ne nous dit rien sur ce que nous sommes devenus. 

 

 

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Le prix Charles Cros

  J'ai eu la chance, l'honneur, le privilège (comme on voudra), d'obtenir le prix de l' Académie Charles Cros il y a un certain nombre d'années. C'est un prix du disque. Précisons pour ceux qui l'ignorent que ce prix n'est pas unique, il y a un certain nombre de prix décernés chaque année dans diverses catégories de musique par l'Académie.

   Dans mon cas, en ce qui concerne la fierté et l'encouragement que constitue un tel prix, il y prescription depuis belle lurette, c'était en 1984.

  Cependant j'y repense chaque fois que je lis la biographie, ou du moins les jalons de la carrière, d'artistes très célèbres qui ont obtenu le prix Charles Cros à un moment ou un autre. On ne manque pas de signaler cette distinction comme gage de qualité. En revanche dans mon souvenir (peut-être défaillant) obtenir ce prix pour un chanteur peu connu, voire pas du tout, dans les années quatre-vingt, cessait d'être un gage de qualité mais plutôt la marque d'une certaine ringardise. Un animateur de radio, en province, au cours d'une émission à laquelle j'avais été convié, m'avait dit avec un sourire condescendant aux lèvres : « Bon, vous avez eu le prix Charles Cros, d'accord, mais peut-être vaut-il mieux être multimillionnaire  du disque »... et ça n'est pas le cas pauvre plouc, semblait-il vouloir ajouter, mais il se retînt.

   D'une certaine manière les honneurs n'honorent que ceux qui sont déjà honorés et célébrés, ils n'honorent pas les autres, inconnus ou méconnus, qui n'ont aucune légitimité à les recevoir. Dans leur cas ces honneurs sont forcément immérités, puisqu'aucune  célébrité ne les justifie.  Du coup ils sont sans valeur. Un peu  comme un bijou ne prendrait la sienne qu'en fonction de la personne qui le porte.

   Quoi qu'il en soit, la cérémonie de remise des prix reste pour moi un bon souvenir, le buffet était remarquable,  le champagne abondant et frappé à souhait, on pouvait y croiser Serge Gainsbourg ou Jack Lang  leur coupe à la main. Je me souviens aussi y avoir croisé Paul Castanier, l'ancien pianiste de Léo Ferré, que je connaissais un peu. Il avait obtenu lui aussi un prix,  pour un disque de musique instrumentale. Comme il était aveugle, il errait un peu solitaire dans ce cocktail mondain.

Je suis allé le saluer et il m'a dit : « Ah salut, c'est toi, j'ai entendu ton nom  tout à l'heure, qu'est-ce que tu fous là? »

Je me le demande encore...

 
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J'écris des chansons
 
Encore une confidence
 
   J'ai commencé à écrire des chansons à l'âge de dix-sept ans et je ne me suis jamais arrêté depuis. C'est trop longtemps diront certains.
    J'ai aujourd'hui soixante et un ans et j'ai traversé bien des époques différentes, du moins en ce qui concerne les goûts en matière de chanson.
  J'ai vu le rock, puis la pop balayer la vieille chanson à texte des cabarets de la Rive Gauche. La pop a dominé le marché et les goûts un bon bout de temps, chanson industrielle et artisanale confondues. La chanson plus folk dans l'esprit des années soixante a rapidement été dépassée aussi. Pendant toutes ces années la succession des modes diverses était claire, un style chassait l'autre sans ambiguïté.  Aujourd'hui bien malin celui qui saurait tracer des frontières entre les genres et prédire un avenir quelconque à la chanson, une tendance dominante. On a l'impression que tous les styles sont représentés chez ceux qui pratiquent la chanson, qu'ils rencontrent un écho médiatique et la célébrité ou pas.
 
    Cependant par un drôle retour de balancier (ou de retour en arrière, comme on voudra)  c'est cette vieille chanson Rive Gauche, qu'on croyait disparue, qui tient le haut du pavé chez les amateurs de chansons aux goûts plus exigeants. Elle revient  même assez fort chez le pratiquant comme chez l'amateur, y compris chez des jeunes gens qui ignorent tout de ses origines et la croient entièrement nouvelle.
 
      Les chansons actuelles de ce style ont en commun de privilégier le texte et de  gommer de leur musique toute trace de rock ou de pop, sauf à titre humoristique ou parodique.  La musique ne semble être là que pour illustrer le texte.  Le trois temps, valse ou java, règne en maître et gageons que  le « tango » ne tardera pas à faire sa réapparition, en version « comique », comme on le retrouve déjà chez Juliette, grande prêtresse du genre.
 
    Ringards hier, revenus en grâce aujourd'hui, à nouveau dépassés demain, les genres se succèdent dans la confusion, mais finalement sans grande nouveauté et, à part le rap peut-être,  rien de bien nouveau sous le soleil de la chanson depuis mes dix-sept ans.
 
     Quant à moi, je regarde passer les courants comme les vaches regardent passer les trains, en ruminant mes chansons dans mon coin.
 
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Tremplins et concours
 
 
   Les concours pour chanteurs et  autres tremplins pour jeunes talents  fleurissent  tous azimuts. Depuis la capitale jusqu'aux bourgades de province,  au Sud comme au Nord, et même  sur le Net qui est partout et nulle part.
 
    Les radio-crochets des années trente  et les concours de plage, qui dans les années cinquante faisaient florès,  avaient disparu lentement du paysage, les voilà donc qui reviennent en force sous une forme différente et avec une ampleur sans précédent. C'est une sorte de mode, il en fleurit à tous les coins de rue.
 
 Qui n' a pas organisé son petit concours sponsorisé par la banque du coin et le Conseil Général, voire la SACEM qui donnera trois francs six sous ? Sur le Net, c'est encore plus simple, les jeunes « artistes» nous encombrent la boîte mail et la page Facebook avec des  «Il suffit d'un clic, votez pour moi! »
 
   D'où vient cette frénésie du concours ?  Sans doute de ces émissions du style Nouvelle Star ou Star Ac' à la télé (et j'en oublie sans doute beaucoup) ? Ou bien n'est-ce qu'une manière inconsciente pour la collectivité de réguler le flot toujours plus important de jeunes gens qui postulent à la réussite par la chanson ?
   
      Il y a tant de ces concours ou tremplins qu'il est rigolo de lire les CV des jeunes artistes, ils ont tous gagné ou bien été finalistes quelque part, ou encore ils ont obtenu le prix du public, ils ont fait deuxième etc., bref, les récompenses pleuvent !
 
    Elles pleuvent évidemment souvent sur les meilleurs bateleurs d'estrade, sur ceux qui savent ou peuvent attirer l'attention au premier coup d'œil, mais pas forcément sur les meilleurs  créateurs qui ont parfois besoin d'un peu plus de temps et d'attention.
 
   J'ai longtemps râlé contre les chanteurs poètes de ma génération et leur posture un peu hautaine et sans concession, mais je dois avouer que les nouvelles générations  qui passent moins de temps à écrie leurs chansons qu'à (re) découvrir de vieilles ficelles du métier pour amuser la galerie et ramasser des bravos sur scène, me laissent pantois !
 
    Une chose m'inquiète cependant : si effectivement cette abondance de concours de tous ordres pour les chanteurs est la suite naturelle  des émissions très médiatiques de télé-crochet, il y a du mouron à se faire  attendu qu'aujourd'hui ce sont les concours de « cuisiniers » qui  tiennent le haut du pavé. Gageons que dans quelque temps les concours culinaires envahiront tout le pays, subventionnés par les Conseils Généraux et le Syndicat des Métiers de Bouche.  
 
   Nos jeunes postulants à la chanson n'ont qu'à bien se tenir, à moins que d'ici-là ils ne se reconvertissent en apprentis cuistots, d'ailleurs certains connaissent déjà à peu près la recette de la daube, ça sera toujours ça de gagné.

 

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Tout le monde ne peut pas être artiste
 
 Une des élèves de l'ENM de Villeurbanne a écrit une chanson rigolote dont le refrain dit « y a trop de chanteurs »! On peut se demander si elle n'a pas un peu raison ?
   Témoin cette conversation à l'école avec les jeunes chanteurs  sur les difficultés du  métier et le peu de débouchés offerts, les aléas d'une carrière et les aménagements ou reconversions possibles, comme, notamment, professeur dans une école de musique .
 Moi : «  Attention, tout le monde ne peut pas devenir prof non plus, il n'y a pas assez de postes... »
  Un élève, un peu désabusé : « Oui, et puis en même temps,  tout l' monde peut pas être artiste non plus. ..»
  Sagesse ?
 
    Même si tout le monde devrait pouvoir développer ses capacités artistiques, c'est sûr qu'il n'y a pas assez de place pour que tout le monde en fasse son gagne-pain.
 
   À cette phrase de chanson qui dit « y a trop de chanteurs » mon ami René a réagi et fait remarquer très  judicieusement  qu'il faut se méfier du mot « trop » lorsqu'il s'agit de catégories humaines. C'est la sagesse même. Cependant il a ajouté que s'il y avait beaucoup de chanteurs, il  y avait en revanche  bien peu de chansons, et ça, je crois bien que c'est encore de la sagesse.

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Les trous de mémoire 
  
Lu dans un blog consacré à la chanson.
 
 Un fan béat de chanson de « qualité » a assisté à une soirée qui l' a bouleversé, une soirée pleine de chansons et de chanteurs, il en tremblait encore d'émotion au moment de prendre la plume pour témoigner de l'exceptionnel moment auquel il avait assisté. Tout était si beau durant cette soirée que même les trous de mémoire des artistes étaient beaux et donnaient des œuvres une vision nouvelle. Je cite :
 « Les trous de mémoire deviennent alors de véritables cadeaux du moment présent : en survenant au détour d’un texte sublime, ces petites faiblesses passagères offrent à l'œuvre une dimension nouvelle, prenant en compte et à revers un public qui se fige en même temps que le temps suspend son vol. »
 
C'est pas beau ça ?  À quand les fausses notes qui donnent une dimension nouvelle à Mozart ? Et les trous de mémoire et autres bafouillages qui éclairent Tartuffe sous un nouveau jour ?
 
   On savait que la chanson industrielle n'a que faire de la critique et qu'elle se contente d'articles de promotion, on se disait que la chanson non médiatisée et dite « de qualité », mérite peut-être mieux, c'est-à-dire une véritable critique, même au sein de modestes blogs ...Mais non, si « critique » il y a, elle reste à un niveau infantile et se résume à des exercices d'admiration sans bornes, où les artistes sont tous « immenses », « grand Monsieur et grande Dame » de la chanson (à condition quand même qu'ils soient un peu vioques) et où ils font « cadeaux » de nouvelles chansons à un public énamouré, bref tout ça dégouline d'un trop plein d'admiration et d'émotion qui déborde, faute sans doute de pouvoir s'épancher ailleurs.
 
   Bien sûr ça ne mange pas de pain, mais pour ma part, je me dis que finalement lire la prose d'un fan d'Anne Sylvestre ou de Pascal Obispo ça devient hélas la même chose, pour peu que le fan gobe tout sans distinction et sans esprit critique dans un grand élan d'amour  et d'admiration pour « son » ou « ses » artistes. C'est un peu navrant, mais, après tout,  peut-être devrais-je profiter d'un trou de ma mémoire pour essayer voir tout ça sous un jour nouveau ?
    Ou simplement l'oublier, ce qui serait plus sage.
 
 
 
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Ecouter les galettes en boucle !

 
    Jeunes chanteurs, méfiez-vous ! Si un ami ou un parent vous dit qu'il écoute en boucle votre cd, ou plutôt votre « galette »  et qu'il se « régale », c'est souvent qu'il n'ose pas vous dire que votre cd l'emmerde et qu'il ne l'a même pas écouté jusqu'au bout !
 
  Je sais bien tout cela car ce sont les mots que je choisis également moi-même  pour me tirer de cette situation gênante où, quand quelqu'un vous a envoyé un cd, il faut dire un petit quelque chose en guise de remerciement. Car bien sûr on ne peut pas dire : merci pour le cd  mais ça n'était pas la peine, je l'ai rangé au fond d'un placard d'où il n'est pas près de ressortir, sauf s'il y a un vide grenier un jour dans le quartier.
 C'est la même chose avec les « super ton cd » ou encore  « sympa ton truc », ou encore « j'adore »  et j'en passe !  N'en croyez rien, tout ça manque trop de précision pour être honnête.
 
    En revanche vous pourrez commencer à prendre au sérieux votre interlocuteur s'il vous cite quelques chansons en particulier, c'est déjà mieux. Méfiance cependant car il a peut-être simplement relu en vitesse  la jaquette du cd en prévision de votre rencontre, pour avoir un truc à dire.
Une anecdote personnelle à ce sujet :   un élu de la ville où j'habite avait acheté un de mes cd, Chansons toutes nues, et dans lequel figurait une chanson intitulée Louise, quelque temps plus tard, je le rencontre, il me sert la louche, met en route sa mémoire très rodée de politicien professionnel et après un temps me dit : « j'ai  bien aimé votre disque Louise  toute nue » ! J'ai trouvé son effort de mémoire très remarquable, je me suis dit « chapeau l'artiste » ! Mais dans le domaine  « faux derche »  les politiciens sont hors concours, si je peux dire,  et de toutes façons ils achètent rarement nos cd.
 
   Si cependant quelqu'un  vous dit ou vous écrit qu'il a été bouleversé par telle chanson, alors là vous tenez le bon bout, surtout s'il ajoute que telle autre chanson est très émouvante, mais que telle ou telle autre il aime moins, en gros qu'il n'aime pas tout, vous avez  à faire à quelqu'un qui a écouté votre cd, et plutôt  deux fois qu'une.   Mais bon, attention encore, ça peut être aussi un menteur rompu à toutes les stratégies de flagorneries de music-hall, comme je commence à être moi-même !
 
  Bref, si tout cela vous fatigue et vous paraît quand même trop incertain comme méthode d'évaluation de la sincérité de ceux qui vous parlent de  votre cd,  consolez-vous en  vous disant que ceux qui ont vraiment écouté et peut-être aimé votre travail, ont apprécié en silence car l'émotion véritable dans le domaine de l'art est indicible et donc se passe de commentaire ! 
    Même si cette idée, je le reconnais, semble assez oiseuse, on peut toujours la faire tourner en boucle dans sa tête et finir par y croire, on ne sait jamais.
 

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Que voulons-nous vraiment ? (suite)
 
    Dans le domaine du cinéma il y a les cinéphiles, qui ont  une véritable culture cinématographique et une capacité d'analyse qui leur permet de comprendre ce qu'ils voient et d'exercer leur esprit critique, et il y a aussi les cinéphages, ceux qui  gobent un peu tout sans distinction.
 
   Dans le domaine de la chanson les chansonophiles sont assez rares, les chansonophages en revanche y sont légion, notamment dans le domaine de ce qu'on a coutume d'appeler la « bonne » chanson, domaine assez mal aisé à définir, mais dont le trait commun à toutes les chansons qu'on y trouve est de ne pas ressembler à la production industrielle courante qu'on entend dans les médias. Les chansonophages de « bonne » chanson bouffent à peu près tout, sans distinction ni de style ni d'époque, et sans exercer vraiment leur esprit critique,  préférant s'abandonner tout entier au simple plaisir de la délectation et de l'émotion. Pourquoi pas ?
 
   Ce qui m'ennuie, est que l'autre chanson, celle de la télé et de la radio, fait figure chez eux de véritable repoussoir, mais parfois dans de telles proportions que je finis par me demander si ce qui l'emporte dans leur esprit est l'amour de la  bonne chanson  ou la détestation de la chanson dite de variétés, bref celle qui est médiatisée ?
 
  Il m'arrive aussi de me demander si  cette  chanson médiatisée, tellement honnie par eux, ne sert pas simplement de défouloir à toutes leurs frustrations existentielles, qui n'ont pas forcément grand-chose à voir avec la chanson ?  Comme je me demande parfois si l'absence de reconnaissance médiatique  du genre de chanson qu'ils aiment et l'indignation qu'elle provoque chez eux ne servirait pas de  simple exutoire à leur propre absence de reconnaissance sociale ?
 

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Que voulons-nous vraiment ?

  Toujours, ou presque, dans les débats sur la chanson actuelle, on finit par tomber sur quelqu'un qui dans ses arguments (en faveur de la chanson à texte qu'on n'entend plus dans les médias ) explique que si quelqu'un comme Georges Brassens apparaissait aujourd'hui il ne pourrait pas se faire connaître.
   C'est tout à fait vrai et c'est sans doute pour cette raison que Georges Brassens a choisi d'apparaître au début des années cinquante! Il n'était pas con ce Georges Brassens !
 
   Plus sérieusement, les artistes (je veux dire les grands artistes novateurs) ne sont pas des êtres intemporels qui tombent du ciel au hasard des époques, mais ils sont produits et façonnés par elles, comme nous le sommes nous-mêmes.  Et si les « Georges Brassens »  d'aujourd'hui restent dans l'ombre c'est sans doute parce qu'ils sont sacrément en retard, ils appartiennent  au passé.  C'est qu'il en a coulé du rock, du folk et du jazz dans les sillons depuis les années cinquante, n'avons-nous donc rien entendu, rien vu ? Où étions-nous ?
  
   Aujourd'hui il apparaît d'autres chanteurs qui ne sont pas "comme Georges Brassens", ils sont d'un tout autre style, celui de l' époque présente. Certains seront dans l'avenir l'équivalent de ce que Georges Brassens fut, et demeure, pour nous, mais sommes-nous capables de les entendre ?
 
  Les critiques à la fin du 19ème siècle pensaient le plus sincèrement du monde que les Impressionnistes peignaient comme des cochons, l'avenir leur a donné tort. Ils ne parvenaient pas à voir vraiment cette peinture comme nous la voyons. Aujourd'hui, malgré notre amour sincère d'une chanson poétique à texte, l'avenir nous donnera certainement tort, notamment dans nos détestations de certains rappeurs, slameurs  ou chanteurs de variétés, que nous sommes incapables d'entendre aujourd'hui comme d'autres les entendront plus tard.
 
    Rien ne sert de taper du pied par terre parce que les chanteurs qu'on aime ne passent pas sur les antennes et qu'on n'aime pas ceux qui y passent, d'ailleurs de quoi nous plaignons-nous ? Grâce à l'évolution technique et Internet nous avons accès, si nous le souhaitons, à tous les chanteurs de la planète, même les plus inconnus, et ils peuvent enregistrer des cd à moindre frais quand ils le veulent, jamais la production n'a été aussi abondante. Il y a de tout et pour tous les goûts, tout le temps. Alors ? Que voulons-nous vraiment, au fond ?
 
 

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Trois grands

 
Un hebdomadaire influent, du moins le dit-on,  a organisé une  rencontre entre trois chanteurs d'une même génération, dont l'un s'appelle Alain, l'autre Julien et le troisième Maxime.  
Cette réunion, où ils répondaient simultanément et comme à bâtons rompus  aux questions d'une journaliste, était censée être l'équivalent de la fameuse réunion Brel, Brassens, Ferré, organisée pour le journal Rock & Folk en 1969 et surtout immortalisée par la célèbre photo de Jean-Pierre Leloir. La plupart d'entre nous ne savent plus rien du contenu de la rencontre de ces trois « grands »,  seule reste cette photo encore vendue ou soldée en poster sur les marchés.

  Si l'intention est de vouloir nous faire croire que Julien, Maxime ou Alain  sont l'équivalent aujourd'hui de Léo, Jacques et Georges, il faut être naïf comme un journaliste pour même simplement l'imaginer, ou alors ignorant des choses de la chanson, sauf bien sûr à ne prendre en compte que l'ampleur du succès et non pas la qualité des chansons.

Les chansons de Maxime (un peu en déroute quand même, malgré quelques come-back ), celles de Julien ou d'Alain, sont très jolies,
de tout à fait aimables chansonnettes plaisantes à écouter en voiture, en faisant la vaisselle ou encore en attendant un train, par exemple. Elles auront disparu à mon avis depuis belle lurette, alors que des gens se pencheront encore sur l'œuvre de  Brassens, Brel ou Ferré. Il y a une telle différence de densité entre leurs chansons que pour le coup il n'y pas photo! En fait, il y en a une photo(!) bien sûr ! Mais cela  m'étonnerait qu'elle fasse date et qu'on la retrouve en poster dans quarante ou cinquante ans. Je prends le pari.
    Si on avait pris une photo réunissant à l'époque Gilbert Bécaud, Charles Aznavour et Enrico Macias, contemporains des trois « grands », peut-on imaginer qu'aujourd'hui elle aurait la même force symbolique que celle réunissant Brel, Brassens et Ferré ? J'en doute.
 
  L'époque est différente  bien sûr et les styles ont évolué, mais Maxime, Alain et Julien sont des Charles Aznavour, Gilbert Bécaud et Enrico Macias d'aujourd'hui, bons chanteurs de variétés, qu'il n'est pas déshonorant d'apprécier, mais dont l'ambition des chansons reste très mesurée et prudente.  Quant aux successeurs de Léo, Jacques et Georges, à mon avis, on les attend toujours, l'époque n'est pas propice à l'éclosion de talents aussi forts et originaux.
  Il y a aussi une autre différence de taille d'une époque à l'autre: la réunion de Maxime, Julien et Alain correspond à une actualité pour chacun d'eux, à savoir la parution de CD ou de DVD.  Je crois que Ferré, Brel et Brassens n'étaient là que pour causer chanson, anarchie  ou autre, pas pour vendre du disque, c'était une rencontre dont le but était culturel, comme la revue organisatrice l'était elle-même. C'était une époque où l'on pouvait interviewer des artistes  même s'ils n'avaient rien de précis à vendre dans l'instant. Ce qui évidemment de nous jours peut sembler aberrant.

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Prof (II)
 
 
Entendu récemment un élève auteur-compositeur (que je rencontre régulièrement dans le cadre  d'un atelier où je l'aide à mieux écrire ses chansons), à un moment où j'évoquais mon propre travail pour lui expliquer  quelque chose : « Ah bon,  parce que vous écrivez vous-même aussi des chansons ? »
  Les bras m'en sont tombés. Je les ai vite ramassés pour pouvoir continuer à jouer de la guitare avant qu'un élève guitariste ne s'étonne à son tour : « Ah bon,  vous savez donc vous -même jouer de la guitare ? »
 
  Le métier de professeur de musique, même dans une École dite Nationale et assez réputée, réserve pas mal de surprises. Comme ce père d'élève qui un jour décida d'assister au cours de son fils (du genre récalcitrant),  à la fin de la séance il me dit : « Quelle patience vous avez ! Ça doit être dur ! Et à part ça, vous avez quoi comme métier dans la vie? »
 
   À part ça ? Je croise de temps à autre des jeunes gens plein de talent, certains feront carrière et d'autres pas  (tant de paramètres autres que le talent entrent en jeu),  mais côtoyer le génie de la jeunesse est un grand privilège, qui vaut bien  les quelques petits désagréments passagers de ce métier...dont je me demande quand même, depuis cet épisode, si au fond il en est vraiment un ?
 
 

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Parachutiste

 
  L'autre jour je regardais une vidéo où l'on voyait Juliette  interpréter sur scène,  avec François Morel et Maxime Le Forestier lui-même, une chanson de ce dernier :  Parachutiste ! La chanson a connu son heure de gloire au milieu des années soixante-dix, puisque elle fut même interprétée par  Joan Baez herself en concert à Paris.
 
    Je crois que lors de ses tournées, dans tous les pays où elle passe, Joan Baez choisit de chanter une chanson célèbre d'un chanteur du cru. Après Parachutiste en France, quelques années plus tard elle chantera Prendre un enfant, immortel chef d'œuvre de niaiserie d'Yves Duteil, petit neveu du fameux capitaine Dreyfus et conseiller municipal RPR, le parti à magouilles de Jacques Chirac.
 
  Revenons à nos moutons. Interrogée sur cette performance  Juliette expliqua qu'ils (avec François Morel) avaient dû dépoussiérer la chanson de Maxime car elle datait un peu !
 
   Alors là, j'avoue en être resté baba ! Venant de Camille ou Bashung, bref n'importe qui cherche ou a cherché des formes nouvelles pour la chanson, le propos ne m'aurait pas choqué, mais là, venant de Juliette ! Elle qui fait son miel (avec talent certes) de chansons qui auraient pu être écrites dans les années cinquante (quand elle ne sont pas carrément issues de cette période, dit Rive gauche, que je considère moi-même comme poussiéreuse), l'entendre affirmer qu'une chanson d'un style postérieur, c'est-à-dire les chansons antimilitaristes « folk » des années soixante-dix, était pleine de poussière et datait un peu... Ma chronologie chansonnière a vacillé sous le coup !
 
    Plongé dans des abîmes de perplexité, je me suis dit que la question de la modernité des œuvres,  de leur obsolescence, de leur statut de ringardise ou celui de « au goût du jour », n'était définitivement  pas une question de dates, mais plutôt de mode et de subjectivité, et pourquoi pas de frilosité ?
 
   Si pour moi, après avoir écouté les Beatles et Bob Dylan, Guy Béart ou Graeme Allwright, dans mon jeune âge, il est certain qu'il n'est plus possible de chanter comme dans les cabarets de la Rive Gauche des années  cinquante, cette certitude est finalement très relative, comme pas mal de nos points de vue sur les choses. Peut-être que d'ici dix ou vingt ans on verra surgir des chanteuses « réalistes »  dans le style des années trente (Les roses blanches) et qu'elles mettront un sacré coup de vieux aux chansons du style des années cinquante? Elles chanteront peut-être parfois une chanson de Juliette en expliquant qu'elles ont dû la dépoussiérer, parce qu'elle datait un peu !  Après tout, peut-être que le temps s'est mis à tourner à l'envers?  
 
    En parcourant aujourd'hui les rayons des librairies et les devantures de cinéma, j'ai quand même la sale impression, comme dans un mauvais rêve, qu'on a enclenché la marche arrière et qu'on ne sait plus trouver la marche avant. Le repli frileux vers les valeurs artistiques (ou autres)  du passé n'est jamais bon signe. C'est comme mettre la poussière sous le tapis, ça ne sert à rien.
 

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La maison en Normandie

    Entendu, dans une archive de l'INA,  le jeune Jacques Dutronc interrogé par Denise Glaser, connue en son temps pour son émission hebdomadaire (Discorama) consacrée aux célébrités  de la chanson de l'époque.
 
    Y cultivant (déjà) son personnage décalé et décontracté, aux contours flous,  Dutronc évoque notamment sa collaboration avec Jacques Lanzmann (parolier et écrivain aujourd'hui oublié)  en la résumant brièvement à  un lapidaire « Il a maintenant une belle maison en  Normandie » !
 
    C'est  vrai que Lanzmann, qui n'était peut-être pas un grand auteur, ni un grand écrivain, a eu à un moment une étincelle de génie en écrivant Et moi, et moi, et moi, une chanson pas idiote du tout et qui a trouvé un écho durable dans l'esprit d'une époque. Ça lui a valu une belle maison en Normandie ! On comprend mieux pourquoi ils sont si nombreux,  les « paroliers »,  à chercher une idée de génie, ça rapporte gros ! 
 
    Encore faut-il que la chanson trouve un écho particulier dans  son époque, qu'elle attrape quelque chose de l'air de son temps.. Notons que celle-ci, Et moi, et moi, et moi, n'a pas beaucoup vieilli  et l'air du temps qu'elle avait capté ressemble encore au nôtre. Elle pourrait même résonner encore assez bien dans les têtes d'aujourd'hui, à quelques modifications  près, comme ce « sept cent millions de Chinois », le péril jaune d'alors (!),  qui ouvre la chanson, puisqu'ils sont désormais bien plus nombreux encore, économiquement plus forts, et toujours plus menaçants !
 
    Mais fort  heureusement, comme l'a prédit Louis-Ferdinand Céline (qui n'avait qu'une maison à Meudon en banlieue parisienne), à la dernière phrase de son dernier roman (Rigodon)  : «  qu'ils viennent, qu'ils osent les Chinois, ils iront pas plus loin que Cognac ! Il finira tout saoul heureux, dans les caves, le fameux péril jaune ! Encore Cognac est bien loin...milliards par milliards ils auront déjà eu leur compte en passant par où vous savez... Reims... Épernay... de ces profondeurs pétillantes que plus rien existe...
 
  Céline lui-même a disparu dans ces profondeurs « que plus rien existe », comme Lanzmann aussi, mais on lit toujours Céline. On entend parfois encore Et moi, et moi, et moi. En revanche, je ne sais pas ce qu'est devenue la belle maison en Normandie?

 

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Sur la mort d'Allain Leprest
 
   Allain Leprest, qui écrivait coquettement  son prénom avec deux « l », s'est donné la mort cet été, parce que sa vie  n'était plus une vie, d'après ce que j'ai entendu dire. C'est vrai, des fois la vie n'est plus vraiment la vie, tout le monde le sait bien, mais la mort est toujours la mort, tout le temps et pour toujours, le sait-on vraiment aussi?
 
 Allain Leprest était un grand auteur de chansons, méconnu, voire inconnu, du grand public, disent aujourd'hui quelques médias qui évoquent sa disparition.  Drôle de chose, singulière ironie... Les médias sont en principe la médiation entre les artistes et ce fameux « grand  public »...Alors ? Enfin nous n'en sommes plus à un  paradoxe près...
 
   Il écrivait ses chansons avec des bouts de crayons usés sur des feuilles volantes, à l'ancienne, c'est lui qui le disait. Comme un artisan aussi, comme son père menuisier. Il écrivait de très beaux textes que des amis mettaient en musique pour lui.
 
    Sa disparition a causé une émotion considérable dans la petit monde de la chanson d'auteur où il occupait une place de choix, souvent la première, dans le coeur des amateurs du genre. Des gens   d'une grande sensibilité, mais discrets, un peu introvertis, en tous cas peu exubérants, des gens qu'il fascinait par son talent, mais aussi  sans doute un peu par sa démesure, ses excès.
 
  Dans un registre plus grand public, et par médias interposés cette fois, Gainsbourg hier  et aujourd'hui Amy Winehouse par exemple , ont exercé cette même fascination, celle de l'autodestruction.
 
   La dernière fois que j'ai vu Allain Leprest sur une scène, très amaigri et fatigué, avec ses bras parfois écartés, j'ai pensé à une sorte de figure christique déglinguée qui prendrait sur elle les injustices faites  à chacun dans ce public de chanson,  une figure consolatrice et souriante au milieu de son naufrage. C'était émouvant.
 
  Je ne sais pas si Allain Leprest laissera des chansons derrière lui, les chansons qui survivent à leur auteur ne sont pas légion. Je crois qu'il le mérite cependant et devrait même y parvenir, mais la postérité n'est jamais qu'une hypothèse (c'est Picasso qui disait ça, alors...).
   S'il n'en laisse qu'une, j'aimerais que cela soit  C'est peut-être (musique de Richard Galliano). Elle a, à mon avis, la qualité des plus grandes chansons, elle dit beaucoup avec très peu. Elle dit que le développement des potentialités humaines et du talent de chacun dépend avant tout de l'origine sociale.  C'est une évidence bien sûr, mais qu'on préfère laisser cachée pudiquement derrière  une certaine idée républicaine où chacun, dit-on, aurait sa chance. Cette chanson parle de ça mieux qu'un long discours théorique, tout est dit:
    
C'est peut-être Mozart
Le gosse qui tambourine
Des deux poings sur l' bazar
Des batteries de cuisine
Jamais on le saura,
 L'autocar du collège
Passe pas par Opéra,
 Râpé pour le solfège.

C'est peut-être Colette
La gamine penchée
Qui recompte en cachette
Le fruit de ses péchés
Jamais on le saura,
 Elle aura avant l'heure
Un torchon dans les bras
Pour se torcher le coeur

C'est peut-être Grand Jacques
Le petit au rire bête
Qui pousse dans la flaque
Sa boîte d'allumettes
Jamais on le saura,
 On le fera maçon
Râpé Bora Bora,
un mur sur l'horizon

C'est peut-être Van Gogh
Le p'tit qui grave des ailes
Sur la porte des gogues
Avec son Opinel
Jamais on le saura,
Râpé les tubes de bleu
Il fera ses choux gras
Dans l'épicerie d' ses vieux

C'est peut-être Cerdan
Le môme devant l'école
Qui recolle ses dents
À coup de Limpidol
Jamais on le saura,
KO pour ses vingt piges
Dans le ring de ses draps
En serrant ses vertiges

C'est peut-être Jésus
Le gosse de la tour neuf
Qu'a volé au Prisu
Un  gros œuf et un bœuf
On le saura jamais
Pauvre flocon de neige
Pour un bon Dieu qui naît,
Cent millions font cortège
 
(Allain Leprest/Richard Galliano, 1992)
 

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Les auteurs-compositeurs et interprètes 
 
    Les auteurs-compositeurs et interprètes sont une drôle d'espèce, un peu indéterminée sur les bords, un genre aux contours flous.
 
    Les auteurs- compositeurs  et interprètes  ne sont généralement pas très musiciens et pas non plus poètes ou  gens de plume .  De surcroît, ils ne sont,  le plus souvent, pas vraiment chanteurs. Ils se servent tant bien que mal d'une voix plus ou moins bien foutue en s'arrangeant pour en transformer les défauts en qualités ou en traits plus ou moins caractéristiques.
 
   Ils n'appartiennent pas à un groupe social bien  défini. Si leurs origines sont plutôt situées entre la petite bourgeoisie et le prolétariat, une fois engagés dans leur activité de saltimbanque ils n'appartiennent plus à leur milieu d'origine et, pour ainsi dire, à aucun milieu particulier.
 
  Ils sont, sans doute pour cette raison, assez solitaires, jaloux de leur indépendance,  comme en marge de la vie sociale dont ils sont coupés en grande partie puisqu'ils n'ont pas de vie professionnelle quotidienne ou régulière et généralement une vie de famille limitée, voire inexistante. Ils sont « séparés » et s'ils ont des enfants, ils ne les élèvent pas eux-mêmes.  Ils vivent entourés de compagnons ou compagnes fidèles, fascinés par les arts et le monde du spectacle.
 
   Malgré une connivence de façade avec les autres auteurs et compositeurs, ils ont bien du mal à se constituer en groupe social.  Ils sont en concurrence et se jalousent quand ils se méprisent pas carrément, bref ils n'ont guère de respect mutuel. Chacun dans son  splendide isolement peut à loisir cultiver son  narcissisme (généralement  davantage développé que chez la plupart  des gens).
 
   Sur le plan professionnel ils ne sont généralement pas admis chez les musiciens, sauf en qualité d'employeurs  occasionnels. Les musiciens de métier n'ont généralement que peu de respect pour eux, sauf s'ils sont très riches et célèbres bien entendu. Mais de toute façon ils méprisent leur absence de compétence musicale et s'en moquent régulièrement.
 
   Les gens de plume, eux,  les regardent de haut, comme on regarde de haut et avec bienveillance le travail des enfants. Pour n'importe quel écrivain, poète, ou prétendu tel,  écrire une chanson relève davantage du divertissement sympathique et un peu puéril que d'une véritable activité artistique.
 
    Quant aux chanteurs de métier, artistes lyriques ou vocalistes de tous poils et de haut vol vivant dans la terreur du courant d'air, ils les observent d'un œil un brin amusé, dans le meilleur des cas. 
 
      L'auteur-compositeur et interprète n'est donc pas grand-chose, peut-être même n'existe-t-il pas socialement en dehors de son statut d'intermittent (quand il l'obtient), conservé le plus souvent de haute lutte, grâce à force contorsions et autres arabesques associatives. 
 
    Ces auteurs et compositeurs n'ont de place véritable dans la société, ils se contentent de celle laissée dans les interstices à la jonction entre des groupes sociaux mieux définis.
  
    En fait, ils ressemblent à ces herbes qui, quoi qu'il arrive, finissent par pousser dans la moindre faille du béton de nos villes, obstinément.
   C'est peut-être cela finalement un auteur-compositeur et interprète, un genre d'herbe qui dépasse. 
 

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Chanter en anglais
 
    Est-il vrai que le français  sonne  moins bien que l'anglais dès qu'il s'agit de chanter ?
 
    C'est ce que prétendent certains de mes élèves réfractaires à la sonorité du français quand ils chantent. En discutant davantage avec eux, on s'aperçoit cependant rapidement que ça n'est pas tant la sonorité du français que les mots eux-mêmes qui les dérangent. Le français est leur langue maternelle et chaque mot, ou expression, est chargé de sens, alors que l'anglais reste pour eux  une sorte de langue neutre et sans effet. Ils ne connaissent souvent des mots que le sens donné par le dictionnaire ( et encore pas toujours!) mais ils ignorent les contextes et les divers registres de leur emploi. Ce sont pour eux des mots « sans histoire », ils ne sont guère plus qu'une série d'onomatopées musicales.
     Lorsqu'ils chantent en anglais, ils s'expriment vocalement, ils font de la musique avec leur voix  comme avec un instrument.  Lorsqu'ils chantent en français,  ils font aussi de la musique, mais pas seulement, les mots les obligent à dire quelque chose, quelque chose qu'ils comprennent. C'est bien ce qui les gêne.
   Comme me le faisait remarquer une de mes élèves, chanter Je t'aime bébé, ou chéri, est ridicule alors que I love you baby  ne l'est  pas... Peut-être est-ce une affaire de pudeur?
 
   Un des arguments qui revient aussi, souvent, chez les chanteurs francophones qui s'expriment en anglais est celui des sonorités qui n'existent pas en français. Ils ont l'impression que grâce à ses sonorités spéciales, ses particularités  phonétiques donc, la langue anglaise s'adapte  « naturellement»  mieux à la chanson! 
   Leur expliquer que chaque langue a ses propres sons particuliers qu'on ne retrouve pas dans d'autres langues, et que n'importe quelle langue peut être considérée comme s'adaptant « naturellement »  bien à la chanson, ne les convainc pas. Quant à évoquer la notion « d'impérialisme culturel américain », expliquant l'omniprésence de l'anglais dans les chansons, ça ne leur dit pas grand-chose non plus, c'est comme leur parler chinois ou hébreux!  Cette omniprésence est suffisamment ancienne déjà pour qu'ils la croient « naturelle » aussi.
 
     Si le passage par la traduction française reste encore (pour le moment) obligé pour les films et les romans (qui sinon rebuteraient le public et ne se vendraient pas), la chanson est diffusée en version originale à longueur de temps sur les radios, télés et aujourd'hui  l'internet. Sans doute parce que dans ce domaine il  n'est pas  nécessaire de  « comprendre », « prendre » suffit.
 
     Par mimétisme les jeunes chanteurs et chanteuses francophones se livrent donc à des imitations stériles et insignifiantes de ce qu'ils entendent (sans le comprendre le plus souvent) à la radio. Ils  préfèrent s'exprimer dans une langue « neutre » donc, qui finalement  leur  évite de dire vraiment quelque chose quand ils chantent.
    Pourtant chanter dans leur langue maternelle nourrirait davantage leur chant et leur permettrait de s'y engager  plus... mais de cela, ils n'éprouvent apparemment pas le besoin.
 

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C'est l'inconscient qui parle ?

   Une ancienne élève de l'École Nationale de Musique  de Villeurbanne participe au télé-crochet  X Factor sur une chaîne de grande audience. À une question du jury qui lui demande  pourquoi elle participe à cette émission, elle répond : « J'en avais marre de chanter toute seule dans mes toilettes alors je me suis dit, pourquoi pas choisir le plateau de X Factor... il fallait un endroit pour évacuer tout ce que j'avais à donner... j'espère que je me suis pas trompée! » 

  On ne saurait mieux dire. 

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Une affaire de croyance
 
   Il y a des artistes de renommée mondiale dont la réalité du talent est si peu évidente que certains commentateurs se croient parfois obligés de préciser en parlant d'eux « qu'ils ont forcément du talent sinon ils ne se trouveraient pas là où ils se trouvent ! » C'est sans doute vrai, mais c'est un peu l'histoire de l'œuf et de la poule : ont-ils du succès parce qu'ils ont du talent ou pense-t-on  qu'ils ont du talent parce qu'ils ont du succès ?
  
   Le succès à grande échelle est une fabrication commerciale qui, souvent,  n'a pas grand-chose à voir avec le talent, dans nombre de cas il dispense même  d'en avoir, puisque le succès public remplacera son absence et deviendra, par un curieux renversement, la preuve de son existence. C'est un étrange paradoxe.
 
     Tout est affaire de croyance, finalement. Et pour croire, pour nous faire croire, en l'occurrence au talent, il y a le marketing, le matraquage publicitaire qui nous « aide » à croire ce que nous devons croire. C'est valable dans tous les domaines. C'est une histoire de budget et d'obstination. Surtout d'obstination. Un nombre impressionnant d' « artistes »  sans véritable talent pour jouer la comédie ou chanter, sont obstinément mis sur le devant de la scène jusqu'à ce que le public, et le métier tout entier, finissent par leur reconnaître un talent qu'ils n'ont pas (ou qui est tellement limité  qu'il devrait rester anecdotique). C'est une sorte de passage en force, puis tout un travail  d'érosion laborieuse de l'esprit critique du public, alors ces  artistes « prennent du talent »  comme on prend du galon ou de la bouteille. À l'usure.
  
    Un jour, je me promenais près d'une basilique avec un copain, qui avait un peu échappé à l'école et aussi à toute éducation religieuse. Dans les jardins, où se trouve un chemin de croix, il m'a dit en voyant diverses inscriptions et statues religieuses, « c'est dingue toute cette réclame (l'ancien mot pour dire pub)! ». Ça m'a fait rire, mais il n'avait pas tout à fait tort finalement. Pas plus que du talent de certaines stars, nous n'avons de preuve de l'existence de Dieu, mais le marketing  deux fois millénaire est très au point, il est bon et le succès populaire est donc considérable. Planétaire, dirais-je,  disponible en versions multiples et variées selon les églises.
   Bien sûr, je blasphème, mais c'est un vrai plaisir pour un mécréant de s'adonner au blasphème au moment où le retour du religieux vient nous obscurcir terriblement l'horizon, nous les briser menu et, pour tout dire, nous inquiéter salement.
     Les  bondieuseries  m'emmerdent  surtout quand elles ne sont qu'un prétexte à l'appartenance à une communauté qui, bien souvent,  n'est que le rejet de ceux qui n'en font pas partie.
 
    Mais, me voilà déjà bien loin de mon sujet de départ.  Enfin, peut-être pas tant que ça... John Lennon lui-même n'avait-il  prétendu un jour être plus connu que le Christ ? 
   Tout est affaire de croyance.

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Populaire et savant

 
     J'ai reçu un jour  dans mon cours un monsieur qui ne voulait jouer que les chansons de Paul McCartney, comme j'avais l'air un peu surpris, il m'a dit :  McCartney, c'est bien le plus grand, non? 
-        Le plus grand quoi, lui ai-je demandé (avec un peu de perfidie quand même) ?
-        Ben, le plus grand musicien !
  Comme je lui faisais remarquer que Mozart, Beethoven, Ravel ou Miles Davis, par exemple, ça n'était pas mal non plus,  il a pris l'air indigné, il est parti et je ne l'ai jamais revu !
     Il n'y a rien de méprisable à apprécier McCartney, mais ça n'est pas une raison pour ignorer Mozart et consorts. C'est dommage, cette lutte éternelle entre le populaire et le savant...
 
  Un jour j'ai entendu Pierre Boulez, à qui on faisait écouter un disque de Bill Evans (grand pianiste de  jazz) pour avoir son opinion, déclarer (d'un ton un peu méprisant, il faut bien le dire)  « Il y a déjà tout ça dans Scriabine ». C'est sans doute vrai pour une oreille comme celle de Boulez, cependant il me semble que cela ne fait pas le même effet pour une oreille plus ordinaire, qui n'entendra pas la même chose selon qu'elle écoute la musique au piano de Scriabine ou celle de Bill Evans.  Toujours peut-être cette histoire de savant et de populaire...
 
   Aujourd'hui je lis un article consacré à une jeune pianiste virtuose chinoise, elle y dit notamment :
    «Je n’aime pas les œuvres trop faciles, si j’ai envie de musique au premier degré, il y a la pop.»
  
   La musique au premier degré, c'est de la musique facile, du moins facile d'accès et c'est sans doute  ce qu'elle veut dire, je crois qu'elle a bien raison. Cependant ce qui est intéressant est qu'elle reconnaît que l'on peut avoir envie de musique facile, même quand on est pianiste concertiste.  Question de moment, d'humeur.
  J'aime bien cette idée de degrés. Degré dans l'ambition du compositeur, degré dans l'attention qu'on porte à ce qu'il propose, degré dans le plaisir qu'on en retire etc. Le seul problème est de savoir à quel degré on se trouve, pour que les choses soient claires et essayer de  dépasser les enjeux, notamment sociaux,  qui s'expriment le plus souvent à travers nos goûts, en particulier dès qu'il s'agit de la distinction entre le populaire et le savant.
 
    Longtemps j'ai été révolté par le fait que la chanson, un art populaire, soit considérée comme un genre mineur par rapport à d'autres formes d'expression musicale. C'était un peu idiot de ma part. Dire genre mineur était peut-être dévalorisant et parler de degré est plus approprié, mais c'est vrai que la plupart des chansons sont de la musique au premier degré, c'est-à-dire un peu « facile », même si certaines sont plus ambitieuses sur le plan du texte. C'est comme ça, il n'y a pas à tortiller.
    Refuser les œuvres savantes ni changera rien, de même que mépriser les chansons ne donne pas plus de valeur aux œuvres savantes. Goûter les unes ou les autres est tout à fait possible, question de moment, d'envie, et surtout de curiosité.

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Les chanteurs ne sont pas des penseurs

 
    Les chansons peuvent parfois devenir des miroirs dans lesquels nous cherchons un reflet de ce que nous sommes et de ce que nous pensons. Elles deviennent parfois plus que des chansons et nous y cherchons l'expression d'une pensée, d'une morale, d'une vision du monde, ou encore la confirmation de ce que nous croyons ou voudrions être.
 
  Il se peut que nous fassions alors endosser à leur auteur un costume trop grand pour lui, car les auteurs-compositeurs de chansons ne sont pas  forcément des « penseurs ».
 
   Bien sûr un chanteur peut avoir des opinions, comme tout le monde, mais une chanson n'est pas un essai philosophique (historique ou sociologique), où chaque mot est  savamment pesé (en principe) et chaque phrase mûrement composée  afin d'exprimer  de la façon la plus précise possible une pensée construite et surtout éviter qu'elle puisse être mal comprise et mal interprétée.
 
    Le chanteur, quelque pensée qu'il veuille exprimer, reste tributaire du « format chanson » et de la tyrannie (et du plaisir) des rimes et de la métrique. La rime brillante ou amusante, la sonorité l'emporteront toujours, je crois, sur le fond, quitte à déformer la pensée (si tant est qu'elle ait eu une forme précise), de la même manière qu'on peut soi-même, dans le cours d'une conversation, dépasser sa pensée pour le simple plaisir d'un bon mot ou d'une formule qui semble brillante.
     La chanson reste une affaire de sensibilité et de séduction plus que d'intellect.
 
   Souvent dans le cas des « grands chanteurs » à texte, comme Brassens par exemple, nous avons l'impression d'avoir affaire à une pensée construite, « brassenssienne »  en l'occurrence, une pensée ou plutôt une morale, un art de vivre. (Bertrand Dicale vient d'y consacrer un ouvrage Brassens ?)
    Brassens a écrit des chansons magnifiques, géniales, mais faut-il lui demander autre chose que de belles chansons ? Peut-être ne faut-il pas chercher trop loin.
 
     Dans un dialogue avec Jean Ferrat (disponible sur Internet), au sujet de l'engagement, ou non, en art, Brassens dévoile un peu son état d'esprit. Si pour Ferrat l'art ne peut pas changer la société mais aider les gens à prendre conscience qu'il faut la changer, Brassens reste très pessimiste quant aux possibilité de changer quoi que ce soit (même s'il aimerait bien, dit-il) au prétexte ,selon lui, qu'il faut d'abord que les hommes changent, et tant que l'homme n'aura pas changé rien ne changera etc.
 
    C'est très décevant pour qui aime à voir en Brassens une sorte de maître à penser, car ce genre d'argument a été entendu mille fois déjà, au Café du commerce comme dans les repas de famille trop arrosés. Ah l'homme, la fameuse « nature humaine » dont évidemment personne n'est capable de dire ce dont il s'agit ! Cette  « nature humaine » (supposée donc toujours  identique, et mauvaise, quelle que soit la société et quelles que soient les conditions dans lesquelles vivent les hommes) est convoquée dès qu'il s'agit de justifier l'inanité de l'action, l'absence d'engagement et finalement l'absence de volonté de changer les choses, même si on aimerait bien etc. Le discours est connu, un  peu réac finalement, comme on disait il y a quelques années. 
  Brassens avait les opinions qu'il  voulait ou qu'il pouvait, même dignes du Café du commerce, ça le regardait, il pouvait même parfois essayer de les dire dans certaines chansons (Mourir pour des idées, Le boulevard du temps qui passe, Les deux oncles par exemple),  ça n'a pour moi aucune importance.  À la condition bien sûr de le prendre pour ce qu'il est avant tout, un génial auteur-compositeur  de chansons, et ne pas chercher à voir en lui une sorte de penseur ou de moraliste. Il a réussi quelques chansons extraordinaires qui sans doute resteront longtemps dans notre patrimoine. Ça n'est déjà pas si mal et il ne faut peut-être pas trop en demander !   Brassens lui-même disait que lorsqu'il était derrière sa table avec sa guitare à écrire des chansons, il était à sa véritable place. Il ne se prenait pas pour un penseur ou un moraliste, même pas un poète (ce qui était quand même, à mon avis, un peu une forme de coquetterie chez lui). Il estimait n'écrire des chansons que pour divertir un moment ceux qui les écoutent. 
  Dans un autre registre, Bob Dylan, qui fut le chantre (à son corps défendant ou pas) de toute une génération de jeunes Américains révoltés, expliquait lui aussi qu'il n'y connaissait rien en politique mais qu'il était « bon avec les mots », c'est tout.
   Même si parfois ils ne rechignent pas à cultiver l'ambiguïté, ne faisons pas penser les chanteurs plus qu'ils ne chantent. S'ils savent réussir parfois de belles chansons, ça n'est déjà pas si mal. Pour le reste il y a le Café du commerce, la famille, ou encore éventuellement les bibliothèques. 

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Aux vieux amoureux de la chanson à texte
 
   La chanson dite « à texte » semble avoir connu son âge d'or, dans les années cinquante et le début des années soixante, cependant il ne faut pas oublier que si Georges Brassens, Jacques Brel ou Léo Ferré touchaient alors un public important, celui-ci, dans sa grande majorité, restait quand même plus attiré par les chanteurs moins ambitieux sur le plan de la poésie, comme Gilbert  Bécaud ou Charles Aznavour, des interprètes comme Édith Piaf ou encore des chanteurs d'opérette comme Luis Marianno ou Georges Guétary, pour ne citer que les plus emblématiques.
    Toutefois quelques refrains très réussis de Georges Brassens (Le Parapluie par exemple ou ensuite Les copains d'abord)  furent fredonnés par beaucoup de monde, y compris des gens qui ne s'attardaient pas sur le contenu  des  couplets. Même chose pour Brel ou Léo Ferré (Les Bourgeois, Jolie môme par exemple). Ces chanteurs aux textes souvent ambitieux savaient jusqu'où ne pas aller trop loin et  conserver un caractère populaire dans leurs chansons.
 
   On a coutume de dire que la « vague yéyé » des années soixante, c'est-à-dire la diffusion massive de chansons pour la jeunesse, à la mode américaine et à l'échelle  industrielle (Johnny, Sylvie, Cloclo, Eddy etc.) a balayé la chanson à texte sur son passage. Mais en fait, Brel, Brassens, Ferré ont bien résisté et même d'autres chanteurs, aux textes et musiques ambitieuses (Nougaro, Ferrat, Béart) , ont réussi à émerger à cette époque.
 
   En revanche la génération suivante des chanteurs à texte issus des cabarets parisiens, les Fanon, Tachan, Debronckart, s'ils ont réussi quand même à faire de petites carrières, sont restés dans l'ombre et sont oubliés aujourd'hui. Sans doute ont-ils été victimes de la vague yéyé, mais en même temps, peut-être que leurs chansons étaient moins brillantes et souffraient de la comparaison avec celles de leurs aînés? On peut le penser.
  
    Fin des années soixante et début des années soixante-dix la dernière vague des chanteurs poètes, issus des cabarets parisiens et de l'émission La Fine Fleur de la chanson française de Luc Bérimont  (les  Bertin, Vasca, Juvin etc.) n' ont pas eu le succès qu'ils espéraient, le marché avait évolué, la musique de chanson aussi, et surtout ils avaient perdu en route le caractère populaire des chansons de leurs aînés. Leur conception intransigeante, voire hautaine parfois, de  la chanson les a condamnés  à la disparition, au grand dam de leur poignée d'admirateurs.
 
    Ce style de chanson ambitieux sur le plan du texte (mais dont la musique n'est souvent que le parent pauvre) est aujourd'hui encore pratiqué par un certain nombre de chanteurs et chanteuses, mais ils sont en moyenne cantonnés à la marge du métier et n'obtiennent pas le succès que leurs admirateurs voudraient leur voir obtenir. Souvent l'admirateur en rejette la faute sur le marché,  sa logique économique et ses médias,  qui ne donnent  pas de véritable choix au public.
   C'est peut-être vrai, mais il n'est pas certain que le public suivrait s'il avait accès à ces chanteurs à texte, qui ont perdu ce que leurs aînés avaient su préserver, à savoir des refrains populaires et des mélodies accrocheuses, séduisantes.

 

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Mouvement

             Il est très frappant de voir que les enfants, y compris les bébés, se mettent à remuer en cadence dès qu'ils entendent  de la musique. Cette perception première de la musique, qui entraîne le mouvement, est hélas trop souvent occultée ensuite au profit d'une perception plus intellectuelle.

            La musique destinée au mouvement, à la danse (sauf le ballet bien sûr), est souvent méprisée par ceux qui pensent apprécier la « grande musique ».  Celle qu'on écoute recueilli et immobile.

            On retrouve cette distinction chez les vieux amateurs de chanson. Les amateurs de chansons dites à texte considèrent avec mépris la chanson qui peut «  se danser », et le rythme en général.

            Aux yeux de l'amateur de chanson poétique, ou « à texte », les deux genres sont irréconciliables et la chanson de variétés « à danser » fait figure de repoussoir. (Quant à l'amateur de chanson de « consommation » ou « à danser », il ignore carrément l'autre catégorie qui, s'il tombe dessus par hasard, l'ennuie profondément.)

            Les premiers sont émus parfois, ou prétendent l'être, à l'écoute d'une chanson, mais ils restent immobiles. Les autres bougent, dansent, tapent du pied ou des mains, ce qui est une autre façon d'être ému.  Après tout l'émotion, l'étymologie nous le dit, c'est le mouvement...

             Les enfants, même tout petits, le savent bien.         

 

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L'authenticité du timbre de voix

   Même si on ne saurait dire pourquoi un timbre de voix nous touche particulièrement, peut-être  l'impression d'authenticité,  l'absence d'afféteries et d'artifice, est une caractéristique qui joue un grand rôle dans le fait qu'on soit touché ou pas.

    Cette impression authenticité, dont on pressent qu'elle peut se dévoiler même à l'insu de l'interprète, au-delà du sens des mots qui sont chantés, semble témoigner simplement d'une qualité humaine. Pour que cette authenticité humaine puisse de dévoiler avec justesse, il faut une grande adéquation entre l'interprète et son répertoire.

   On a beaucoup dit qu' Édith Piaf aurait pu chanter n'importe quoi, même le Bottin ! C'est peut-être vrai, mais en revanche je ne suis  pas certain que son génie vocal aurait pu s'exprimer dans des chansons aux paroles plus ambitieuses sur le plan littéraire, voire dans des poèmes de Baudelaire, Aragon, Victor Hugo, comme d'autres ont chanté.

   De la même manière, la voix de Jacques Brel aurait-elle séduit autant le public s'il s'était cantonné  à des chansons, plaisantes mais moins intenses, du style de celles de Gilbert Bécaud (de la même époque) comme on en trouve dans son répertoire ?

   Peut-être la justesse de l'adéquation entre le répertoire et la voix est-elle efficace parce qu'elle  laisse peu de place à la « frime », à l'artifice et au manque de sincérité dans les émotions.

       L'absence de sincérité dans certaines voix peut très vite nous agacer et même nous insupporter. Les voix dont le phrasé est maniéré,  les voix affublées d'un faux accent, ou encore les voix « narcissiques », qui s'écoutent chanter, sont souvent difficiles à encaisser.

     Les exemples ne manquent pas de voix au style affecté, maniéré, et, aujourd'hui, aux accents anglo-américains stupides chez des chanteurs francophones.  Bref, des voix qui manquent de simplicité. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter Jane Birkin (qui cultive un accent qu'elle n'a plus et qui du coup semble « fabriqué ») ou Francis Cabrel (le roi du déplacement de l'accent tonique, « pour faire américain »!) ou encore Charlélie Couture qui se tortille la voix et s'invente un accent nasal improbable, comme jadis Bob Dylan aux USA.

     Bob Dylan est d'ailleurs un cas, il a obtenu un succès planétaire avec une voix dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'avait rien de naturel ! Il se livrait en chantant à un genre d'imitation à la fois  géniale et ratée, ahurissante, de vieux blues man noir alors qu'il était blanc et n'avait même pas trente ans ! J'aimais beaucoup ça dans ma jeunesse, mais aujourd'hui je me demande si, à l'époque, certains Américains, amateurs de voix authentiques, n'ont pas été profondément agacés par ce phrasé artificiel, voire caricatural, comme m'agacent aujourd'hui pas mal de chanteurs ou chanteuses francophones dont on se demande s'ils ont conscience du ridicule de l'accent qu'ils se donnent pour chanter. (Accent qu'ils oublient d'ailleurs de conserver lorsqu'ils sont interviewés!)

     En ce qui concerne Bob Dylan, nous avons marché comme un seul homme. Nous avons tout de même l'excuse de ne pas avoir été  anglophones (ou si peu, ou si mal) et finalement d'avoir été sensibles simplement à un timbre de voix et un phrasé, sans y percevoir ce qui pouvait paraître ridicule à un anglophone adulte et cultivé.

   Ce timbre de voix, que s'est « inventé » Robert Zimmerman pour devenir Bob Dylan, était très réussi sans doute, mais pour l'authenticité on repassera. Il a touché un public jeune. Quand on est jeune, ça n'est pas forcément d'authenticité et de simplicité dont on a le plus besoin, on veut rêver et un peu de frime ne fait pas de mal. Le sérieux et l'authenticité c'est pour plus tard.

  Pour finir, et pour être juste, ajoutons que ce timbre de voix dylanesque n'aurait pu à lui seul générer  autant de succès s'il ne s'était pas exprimé à travers de formidables mélodies populaires, dont les qualités restent intactes même interprétées par  des voix plus authentiques, plus simples. Les exemples ne manquent pas.

  On peut bien sûr penser que je suis trop difficile...Il faut que le timbre de voix me touche, qu'il soit en adéquation avec le style et que j'y trouve mon content d'authenticité... c'est vrai, j'en demande peut-être un peu beaucoup pour quelque chose d' aussi simple et aussi banal qu'une chanson. 

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D'une émotion à l'autre

 

 Ils sont formidables les amateurs de chanson qui, emportés par leur élan et leur amour de la chanson, et bien qu'ils ne soient pas eux-mêmes auteur et musicien, finissent par vous expliquer ce que vous faites et ce qui se passe quand vous écrivez des chansons !

  Moi, personnellement je ne sais pas trop ce que c'est, écrire des chansons. Je n'ai jamais eu d'idée précise sur la question, pourtant j'en écris depuis longtemps, mais plus ça va, moins je sais  de quoi il s'agit vraiment.

    Cependant l'un de ces amateurs de chanson, très bon connaisseur d'un grand répertoire, l'autre jour m'a craché le morceau : il m'a dit que lorsque j'écrivais des chansons j'essayais de transmettre mon émotion à ceux qui les écoutent.

   Ça doit être vrai. Après tout, le grand peintre Courbet, à qui une dame demandait à quoi il pensait lorsqu'il peignait, avait dit « je ne pense pas, je suis ému » !

   Même si les choses ne sont pas toujours bien claires, et surtout ne sont pas les mêmes pour tout le monde, on se doute bien que l'émotion à quelque chose à voir avec tout ça. Cependant, par où elle passe, comment elle se traficote, ça je ne sais pas bien ...Et quant à savoir si l'émotion de l'artiste et celle du public est bien la même, c'est une  question qui me laisse assez dubitatif...

   Une chose est sûre, l'artiste donne à voir et donc peut-être aussi à s'émouvoir, mais avant tout il donne à voir (ou entendre, ou lire etc.). L'émotion est en sus, éventuelle.

    Moi, simple auteur-compositeur de chansons, je ne sais pas si je suis ému quand j'écris des chansons, je ne crois pas. J'ai plus le sentiment de chercher à décrire des sensations, d'essayer de suggérer avec quelques mots la sensation d'un paysage, d'une image, d'une situation, bref de chercher  à donner aussi à voir et donc peut-être de s'émouvoir.  Je me méfie par ailleurs beaucoup de la musique qui dans ce domaine, mariée à des mots, peut facilement apporter une touche d'émotion de très mauvais goût (enfin le mien, à chacun son mauvais goût!), à la manière des violonades qui rendent émouvantes des images de cinéma qui sans la musique n'auraient rien de bien émouvant. 

   Non, je ne comprends pas vraiment ce que je fais quand j'écris des chansons, ni ce que je cherche, et d'ailleurs peu importe ce qui me meut ou  m'émeut, l'important est de se mettre en mouvement, pour le reste, advienne que pourra.

       Ne pas chercher à forcément comprendre ce que l'on fait quand on écrit des chansons et laisser ce soin à ceux à qui elles sont destinées, c'est peut-être une forme d'humilité que l'artiste doit à ceux qui s'intéressent à son travail. Même si ceux-là ignorent ce qui se passe « dans les cuisines » et  trouvent parfois leur content d'émotion dans le fruit d'un hasard, d'un calembour, d'une erreur, une faute de frappe, quelque chose de très prosaïque et qui n'a rien d'émouvant au départ mais qui le devient pour celui qui ne sait pas...l'ignorance peut générer des émotions esthétiques aussi, sans doute peu authentiques, mais après tout chacun reste juge de la qualité de ses émotions, selon ses propres critères.

   Une jeune femme avec qui je travaillais à l'écriture de ses chansons et à qui j'expliquais que, selon mon point de vue, il valait mieux écrire des choses compréhensibles, que la poésie chantée n'avait pas forcément besoin d'hermétisme et d'obscurité, me donna à titre d'exemple contradictoire telle chanson (de Michel Jonas) qu'elle adorait, notamment le passage où elle entendait « Kopapiantonifontaine », une sorte de nom à consonance étrangère qui éveillait en elle tout un monde de voyage et de poésie. Lorsque je lui ai expliqué qu'il s'agissait en fait de Kopa, Piantoni, Fontaine, trois joueurs de l'équipe de France de football de 1958, elle trouva d'un coup la chanson nettement moins poétique, moins émouvante, d'autant que le football ne l'intéressait qu'assez peu !

   Comme quoi, s'il y a  émotion chez l'auteur d'une chanson, le temps qu'elle voyage jusqu'à celui qui l'écoute, elle peut se transformer et devenir tout autre.

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La bonne distance
 
    Pour bien voir un tableau il faut se placer à la bonne distance, celle à laquelle s'est mis le peintre lui-même pour prendre du recul, considérer son travail et petit à petit en rectifier certaines erreurs, certains manques ou absences . Ainsi, on peut mieux voir ce qu'il souhaite nous donner à voir.
     Trop près ou trop loin, on ne perçoit pas la même chose et on ne rend donc pas justice à l'artiste et à son travail.
 
   Un imbécile, qui se croyait amateur de peinture, arrive un jour chez un peintre de grand talent, que j'ai eu la chance de connaître. Comme l'artiste, à sa demande, lui montre quelques toiles, l'imbécile s'empresse de poser l'une d'elles à l'envers, le haut vers le bas, pour vérifier dit-il « que ça tient le coup ! » Ne savait-il pas, cet imbécile, que les peintres, en principe,  s'arrangent pour que leurs toiles soient regardées dans  un certain sens, le « bon sens » ? Sinon, pourquoi ne pas commencer à lire un livre par la fin aussi, pour voir « si ça tient le coup »?  Et pourquoi ne pas vivre à l'envers même, voir si ça vaut le coup !
 
     Fort heureusement, il n'est pas bien commode, techniquement, d'écouter une chanson à l'envers, sinon j'en connais  qui s'empresseraient de le faire pour vérifier qu' elle tient le coup !
 
     Peut-être la bonne distance vis-à-vis d'une chanson se mesure-t-elle au degré d'attention qu'on prête à son écoute? Certaines chansons sont faites pour être écoutées distraitement, paresseusement, de loin, et d'autres avec intensité, de près, avec un effort. Chacune dans sa catégorie peut être réussie ou ratée, le tout est de l'écouter avec le degré d'attention qu'elle requiert. Plus ou moins intense, plus ou moins proche.  Écouter de trop près une chansonnette faite pour meubler le silence ou écouter de trop loin une chanson plus ambitieuse, risque d'être fatal à la chanson, dans les deux cas.
 
    Hélas, on a surtout pour habitude de considérer que la chanson ne doit demander aucun effort à l'auditeur, elle doit le séduire immédiatement ou disparaître. Tant de chansons ne sont pas écoutées à « la bonne distance » qu'elles disparaissent et leurs auteurs avec, c'est bien dommage.
 
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A propos de "Avec le temps" (Léo Ferré) 

 

Un commentaire au bas d'une vidéo sur Internet :

Bordel....je me rends compte après avoir écouté ça que j'ai honte de ma génération, Je n'ai que seize ans et je sais de quoi je parle quand je dis que les chansons françaises d'aujourd'hui ne valent le dixième de cette chanson-là, autant les paroles que l'interprétation qui est vraiment simple et sincère, ce qu'on ne verra et n'entendra plus jamais. (Anonyme)

 

   Je crois que je pourrais écrire la même chose, sauf la fin de la phrase un peu radicale (à mon âge on se méfie des toujours et des jamais!), cependant je me garde bien de dire ou écrire ce genre de point de vue, par lâcheté sans doute et par flemme sûrement, pour éviter de passer pour un vieux con...

  Alors voir ici un tel point de vue exprimé par un gamin de seize ans, me trouble au plus haut point... finalement, il a peut-être raison, et moi aussi du même coup !

    Et peut-être qu'avec le temps tout ne s'en va pas tant que ça?

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Le mur

 Au moment d'écrire des chansons souvent j'ai eu la sensation de me trouver face à un mur, qu'il faut franchir ou abattre pour atteindre les chansons, cachées derrière.  Le franchir ou l'abattre, c'est comme on peut. 

   Aujourd'hui, le mur me semble bien plus haut et plus épais que jamais. J'ai l'impression de n'avoir qu'un petit canif pour essayer de le creuser et d'y percer un passage, comme ces prisonniers qu'on a vus dans de nombreux films creuser patiemment un tunnel avec une petite cuiller pour s'évader de leur cellule.

    Pour moi écrire des chansons c'est un peu la même chose : Prisonnier de je ne sais quoi,  j'essaye de m'évader je ne sais où.

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Brassens dans l'autoradio
 Je lisais, assis sur la terrasse de la maison. En bas, la placette du hameau était déserte.  Une voiture est arrivée. J'ai levé les yeux de mon livre et j'ai reconnu le voisin d'en face. Les fenêtres de sa voiture étaient ouvertes,  j'ai pu entendre la chanson qui passait à ce moment dans son autoradio, c'était une chanson de Georges Brassens (Les passantes).
 Le voisin s'est garé devant chez lui, mais il n'est pas descendu tout de suite de sa bagnole. Il a attendu la fin de la chanson de Brassens avant de  couper la radio, fermer sa portière et rentrer chez lui, l'air rêveur.
 Comme je le connais un peu et qu'il n'est pas, à ma connaissance, porté exagérément sur les choses de la culture et de la chanson en particulier, je me suis dit que Brassens était quand même vraiment très fort, et que tous les auteurs de chansons devraient essayer de composer des chansons dont les gens attendent la fin avant de fermer leur radio et descendre de leur voiture. Je trouve que ça serait un bon critère pour juger de la valeur des chansons, même si, je le concède, cela peut sembler un tantinet radical et que cela risquerait d'en éliminer pas mal !  Mais bon, après tout, serait-ce si grave?

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À la manif
 
     Je n'aime pas bien la foule, comme un tas de gens. Non que je pense être à part ou n'avoir rien à faire avec les autres quand ils sont en grand nombre, mais c'est comme ça, pour des raisons que j'ignore, je préfère la solitude.
   Cependant, comme on dit, quand il faut, il faut !  Et là, comme il s'agissait de manifester mon hostilité à notre gouvernement, j'ai rejoint la manifestation. 
   Je me suis  posté sur un trottoir le long du cortège jusqu'à ce que je vois passer un drapeau à mon goût. J'en ai vu quelques uns noir et rouge, et je me suis dit qu'ils convenaient assez bien à  l'état d'esprit  qui est le mien depuis longtemps et que je considère comme assez seyant. J'y décèle, il faut bien l'avouer, parfois un brin de coquetterie, mais à mon âge on devient indulgent, même avec son état d'esprit et ses coquetteries.
 
   J'ai donc suivi le mouvement et j'ai défilé derrière les banderoles en rouge et noir .  Nous avons marché pendant deux heures et nous avons chanté aussi  :
     Tout est à nous
     Rien n'est à eux
     Tout ce qu'ils ont
     Ils l'ont volé !
     Partagez l' temps de travail
     Partagez les richesses
     ou alors ça va péter,
     Ça va péter !
 
    Nous l'avons chanté  au moins vingt fois et c'était bien plaisant.  Tout en marchant, je me disais  qu'il faut quand même être con pour  finasser depuis aussi longtemps à essayer d'écrire des  chansons aussi savantes qu'ampoulées, alors que pour entendre les meilleures, les plus concises et les plus efficaces, il suffit de descendre dans la rue, parmi la foule.  Tout est à nous, rien n'est à eux ...Ça va péter ,ça va péter !...
 

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La bonne chanson...

    Souvent, lorsqu'on parle de certains chanteurs peu médiatisés, on croit bon de préciser, pour les situer, qu'ils font de la « bonne chanson ». Ce qui me laisse toujours un brin perplexe... Qu'est-ce donc que la bonne chanson?  

   On peut en débattre longtemps, même à l'infini, on n'est pas près de trouver la vérité. Chacun a la sienne, sans doute pour la raison que la bonne chanson c'est celle qui nous plaît et c'est tout. Quant à savoir lesquelles sont bonnes et  nous plaisent, tout dépend généralement de ce qu'on attend d'elles.

   Personnellement, je crois que j'attends beaucoup d'une chanson, beaucoup de densité et d'émotion. Mais tout le monde n'en attend pas forcément autant, et à part les olibrius dans mon genre, je crois que la plupart des gens n'attendent que peu de chose d'une chanson.

     Cependant, être peu exigeant en matière de chanson ne vous classe pas irrémédiablement parmi les brutes insensibles ou les imbéciles! J'ai pu constater, parmi mes connaissances, que des gens très cultivés, aux goûts très exigeants en ce qui concerne la littérature, l'art dramatique ou le cinéma par exemple, n'étaient souvent pas très difficiles en matière de  chanson. Un mélodie sympa, une gentille ritournelle, suffit généralement à leur bonheur. Juste de quoi fredonner un peu, peut-être même y accrocher un souvenir et voilà tout. En revanche les chansons plus ambitieuses, les font fuir à toutes jambes!

 On ne peut pas leur en vouloir. Après tout Jean-Paul Sartre lui-même, dans Les mots, avouait  préférer lire une bonne Série Noire plutôt que Wittgenstein!

  Nous sommes à l'évidence tous un peu « double » en ce qui concerne les choses de la culture, très exigeants d'un côté et un peu moins d'un autre, du côté de la chanson par exemple. C'est normal on ne peut pas être tout le temps aux taquets, dans l'exigence, il faut se reposer un peu  et c'est peut-être à ça  que les chansons servent aussi, parfois. 

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La maison de Mac Orlan
 
     Hier je me suis promené dans la maison de Pierre Mac Orlan, écrivain (Le quai des brumes) et auteur de chansons célèbres en leur temps, notamment La chanson de Margaret et La fille de Londres. Sa maison est un musée maintenant, on peut donc la visiter. Les lieux ont été très bien respectés et, comme m'a dit un ami, on dirait que Pierre Mac Orlan vient juste de s'en aller, ça sent la soupe dans la cuisine!
    C'est une jolie maison, située dans le village de Saint-Cyr-sur-Morin, dans l'Est parisien. J'ai bien aimé me trouver dans la plus grande pièce de la maison : son bureau. Il y travaillait et recevait parfois des amis, non des moindres: Francis Carco (un peu oublié aujourd'hui), l'écrivain Jean-Pierre Chabrol (oublié aussi) et même Georges Brassens (que personne n'a oublié pour le moment ) qui l'appelait affectueusement « le vieux ».
 
    J'ai beaucoup travaillé « sur », ou plutôt, soyons justes, « avec », l'œuvre de Mac Orlan, sa prose, ses romans, ses articles divers et ses chansons, afin de monter un spectacle qui lui est consacré.
    Je pensais bien connaître son œuvre et donc bien le connaître du même coup, mais une fois debout au milieu de son bureau, avec d'autres visiteurs, j'ai en quelque sorte senti sa présence, c'était bien entendu le fruit de mon imagination, mais c'était une manière de sentir que cet homme, de la génération de mes grands-parents, m'aurait sans doute considéré comme un étranger et qu'il n'aurait pas été forcément satisfait du travail que j'ai fait en « charcutant » ça et là sa prose magnifique pour en extraire des phrases qui me semblaient significatives et intéressantes pour agrémenter ce spectacle construit autour de ses chansons. Une sorte de pillage sans vergogne ! Il m'aurait peut-être même engueulé !
    C'est vrai que tout à été laissé à peu près « en l'état » dans sa maison et qu'on à l'impression que Mac Orlan va revenir incessamment sous peu du bistrot du coin pour nous foutre à la porte.  Cependant il est parti  depuis belle lurette (1970) et à l'heure actuelle il ne doit plus penser grand-chose de quoi que ce soit ! (C'est dommage, je lui aurais bien demandé son opinion d'écrivain sur Nord de Louis-Ferdinand Céline, qu'on a laissé bien en évidence sur son bureau, au sommet d'une pile de livres qu'il aimait. Lui, écrivain à la langue très ouvragée et colorée d'argot, que pensait-il du cataclysme verbal célinien, de cette déflagration stylistique d'un auteur rapidement devenu infréquentable?) 
 
  Je suis descendu ensuite rejoindre dans le jardin les amis du coin et monsieur le Maire, ainsi que divers officiels rigolos  de la République de Montmartre, pour le vin d'honneur à la santé du vieux Mac Orlan !
    Ce fut un beau dimanche, où l'on pouvait croiser dans le village, hormis Madame la député du coin qui serrait des cuillères à tout va, les habitants goguenards et tous coiffés d'un béret écossais à pompon rouge, comme celui que Mac Orlan aimait porter ! Nul doute que « le vieux »  aurait été bien content.

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  Les intégristes de la chanson
     
   Les intégristes de la chanson, c'est-à-dire les amoureux de la chanson dite « à texte », tels que je les ai connus dans les années soixante-dix, sont aujourd'hui de vieux hommes qui disparaissent petit à petit. Ils écoutent nostalgiques les chansons « à texte » d'artistes plus ou moins reconnus, vieillissant eux aussi ou même déjà disparus. De loin en loin, ils entretiennent vaille que vaille la flamme.
   J'ai la faiblesse de garder pour eux une certaine tendresse. Ils égrènent sans fin le chapelet de leurs souvenirs, peuplés d'artistes inconnus, des fantômes de cabaret, d'oubliés du showbiz.  Ils se remémorent avec nostalgie La fine fleur de la chanson française, une émission de radio qu'ils écoutaient le soir tard au fond de leur province tout en cultivant leur haine secrète des yéyés et du rock 'n roll en général, remâchant leur sentiment de révolte face à un showbiz décidément bien injuste.
 
   Ce qu'ils ont pu m'agacer ces amateurs de chansons à texte ! Toujours prêts à fuir au moindre son de guitare électrique ou le moindre solo de batterie, irrémédiablement réfractaires à tout ce qui arrivait d'Angleterre ou d'Amérique ! A tout ce qui chante et danse ! A moquer tout ce qui trépigne et bouge...
 
  Aujourd'hui ils m'émeuvent cependant. Je les regarde chérir encore de vieilles cassettes où d'incertains artistes psalmodient leurs poèmes en grattant sommairement des guitares mal accordées... Enregistrements qui les mènent à l'extase, alors qu'ils sont capables d'ignorer superbement des disques où les voix et les arrangements sont carrément sublimes ! Ils préfèrent leurs trésors pourris dont ils se disent qu'il n'est pas donné à tout le monde de savoir les apprécier. C'est sans doute vrai …
   Ah, merveilleux amateurs de chanson française à texte, fidèles à jamais à une certaine idée de la chanson, toujours prompts  à s'enivrer de belle langue et de Poésie, pourvu que la musique ne soit pas trop forte et ne prenne pas trop de place!
    Souhaitons-leur un autre monde plus accueillant et que leur Paradis soit un éternel cabaret où les artistes se succèdent en costume noir, un œillet rouge à la boutonnière, le pied sur un tabouret et la guitare sommairement accordée... Chers amis de la poésie, bonsoir !

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Le capodastre*

 

      J'ai lu le témoignage d'une ancienne tenancière de boîte à chanson(s) parisienne où se produisait, entre autres, Bernard Lavilliers, à l'époque où il n'était pas encore devenu une star. Elle dit notamment, très admirative, que Bernard était à l'évidence beaucoup plus musicien que les autres. La preuve ? Il n'utilisait pas de capodastre !

  Guitariste, toi qui fais fiévreusement tes gammes et arpèges dans ta chambrette, qui te lance à la poursuite des transcriptions de John Williams ou des soli de Pat Metheny, tu n'as rien compris, pour devenir bon musicien il suffit de ne jamais utiliser de capodastre ! Comme Bernard, c'est simple, non ? N'importe quel clarinettiste te le dira ! Pas de capodastre ! Et là, c'est une dame qui a vu jouer Bernard Lavilliers himself qui le dit, alors c 'est forcément vrai !

*Un capodastre est un ustensile qui permet de plaquer les cordes contre le manche de la guitare afin  de réduire sa dimension et donc de changer la tonalité de ce qu'on veut jouer sans changer les doigtés ( généralement limités à quelques positions basiques permettant de jouer des accords).

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Le point de vue

    L'autre jour, un copain de longue date, mais que je ne vois pas souvent, m'a envoyé un message pour me dire combien il goûtait les chansons d'un album que je lui avais envoyé une dizaine d'années auparavant. Depuis il en avait reçu d'autres, mais il écoutait ces chansons-là en ce moment et il voulait me dire à quel point elles sonnaient juste pour lui.

    J'ai d'abord pensé que dix ans c'était un peu long pour réagir, d'habitude les commentaires, quand il y en a, suivent la parution de l'album ou du moins sa première écoute,  mais le fait qu'il prenne la peine de me passer un mail pour me dire ces choses était aussi précieux qu'étonnant.

 

    Il m'est venu l'idée cet après-midi en me promenant dans une campagne au relief accidenté, où au hasard d'un chemin tortueux on débouche parfois sur un point de vue qu'on ne soupçonnait pas, que certaines chansons sont peut-être des points de vue. Non pas dans le sens d'opinion ou avis sur telle ou telle question, mais un point de vue d'où l'on voit une scène, un paysage, un tableau que l'on décrit et  il arrive  parfois que quelqu'un qui écoute une de ces chansons accède, par des chemins à lui,  au  point de vue d'où la chanson a été écrite. Il est alors à la bonne distance. Il peut alors voir de ses propres yeux ce qui est décrit et au lieu de simplement l'entendre. C'est une manière de se rejoindre au même endroit en quelque sorte. Un rendez-vous réussi, une coïncidence rare.

 

    Si j'avais su faire, j'aurais écrit des chansons  dont le point de vue est facile d'accès, pour tout le monde, par des chemins plus évidents pour chacun. Hélas, je n'ai jamais su faire autrement que suivre les chemins tortueux de ma mémoire et de mon imagination à la recherche de ces points de vue. 

    Cependant, parfois quelqu'un m'y rejoint, même longtemps après. Comme mon copain de longue date, que je ne vois pas très souvent. Et ça me fait très plaisir.

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      Ça me fait penser à...

 

   Les gens bienveillants et peu versés dans les choses de la chanson lorsqu'ils vous entendent, pour des raisons qui sont le plus souvent familiales ou amicales et n'ont rien à voir avec un quelconque intérêt culturel, quand ça n'est pas simplement un pur hasard, éprouvent souvent le besoin de vous comparer à des chanteurs qu'ils connaissent. Ils prennent parfois la peine de vous prévenir qu'il s'agit d'un compliment, d'autres fois non, ils vous comparent sèchement, voire cruellement.

   Pour ma part j'ai à peu près tout entendu, des comparaisons raisonnables aux plus imbéciles. On m'a ainsi dit un jour que je chantais dans le style de Juliette Gréco, et même récemment on a dit de mes chansons  (qui, hélas, n'ont rien à voir) « qu'il  était dommage qu'elles ne soient pas connues ces chansons de Georges Brassens! » (Je crois l'avoir déjà écrit ici. ) L'auditeur est parfois si léger...

   Une autre fois, un copain me présente à une de ses amies et lui signale que je suis chanteur. Comme elle ne m'avait jamais entendu chanter, elle ne pouvait me comparer à personne, c'était bien parti pour moi, mais hélas elle a dit aussitôt:  «  Ah bon, vous êtes chanteur? Et vous chantez dans les restaurants? »

     Cependant, arrivé à mon âge, je croyais bien être à l'abri de ce genre d'incident pénible, puisque je suis, un peu par la force des choses, à présent d'une grande discrétion quant à mes activités chansonnières. Pour ne pas dire retiré des voitures. Pourtant, l'autre soir, au cours d'un repas familial et amical à la fois (!), quelqu'un m'a dit fièrement qu'il était tombé sur un de mes disques et qu'il avait immédiatement pensé à Georges Chelon! « Attention, c'est un compliment! » avait-il aimablement prévenu.

     Il a bien fallu faire contre mauvaise fortune bon coeur, comme disait ma mère, et encaisser ce nouveau coup sans broncher et même aller jusqu'à dire merci pour le compliment! Je n'ai rien d'ailleurs contre ce pauvre Georges Chelon (les plus anciens se souviennent peut-être de lui), mais enfin si mes chansons et ma façon de chanter ressemblent aux siennes, je crois vraiment que je n'ai pas compris grand-chose à cette activité de chanteur qui aura pourtant occupé l'essentiel de mon existence. C'est bien dommage.

   Tout d'un coup, je me suis senti  dans la peau d'un vieux boxeur, qui a raccroché les gants depuis longtemps mais qui se prend un direct dans le buffet chaque fois qu'il rencontre un « ami » peu versé dans les choses de la boxe et qui veut lui faire plaisir en lui montrant ce qu'il en connait !

   Je me demande si ça n'est pas ça qu'on appelle boire le calice jusqu'à la lie? Un autre truc que disait ma mère.

 

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De la légèreté du public, parfois...

    C'était dans une petite salle de la périphérie lyonnaise où, chose rare, on programme aussi de la chanson.

   Le programmateur m'avait demandé de lui conseiller un de mes élèves pour chanter en première partie d'un chanteur « en émergence » comme on dit aujourd'hui. C'est-à-dire un tout petit peu connu, mais pas beaucoup quand même,  auquel cependant certains reconnaissent le potentiel pour réussir à le devenir davantage.

   Je propose donc la chose à un de mes élèves que je trouve particulièrement talentueux:  Mathieu Côte.

    Le voilà qui déboule sur la scène avec la pêche et l'insolence qui faisaient son style. L'effet de surprise passé, il met le public dans sa poche, comme on dit, en particulier grâce à une chanson très réussie où il est question d'une étudiante en lettres. Il se  taille ensuite un joli succès, avec quelques rappels, avant de laisser la place au chanteur « en émergence » qui a bien du mal à s'imposer, après ce tourbillon de la première partie. Cependant il s'en sort honorablement et obtient un bon succès aussi.

    Son récital terminé, il se livre alors au rituel de la vente de son premier album. Une dame s'approche de la table où sont rangés les cd, elle en prend un, l'observe un moment, puis demande à l'artiste si la chanson de « l'étudiante en lettres » est bien dans le cd! Le pauvre gars, bien dépité, a dû lui expliquer que ça n'était pas lui qui avait chanté cette chanson, mais le chanteur de la première partie!  La brave dame, déçue, a reposé le cd, puis elle est partie.  Je ne sais pas si elle a finalement compris qu'elle avait assisté à une soirée où étaient programmés deux chanteurs différents (et qui pourtant ne se ressemblaient pas beaucoup)? Je n'en suis pas certain!

  Le pauvre chanteur « émergent », lui, est resté plongé dans un abîme de perplexité d'où il est vite remonté j'espère, mais désormais conscient de la relativité du succès et de la légèreté du public, parfois. 

 

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Ateliers d'écriture

      Depuis que j'anime, dans le cadre de mon travail, des ateliers réguliers d'écriture de textes de chansons, je suis confronté le plus souvent à des textes très alambiqués qui me laissent perplexe et auxquels je ne comprends pas grand-chose.  Leurs auteurs devant mon peu d'enthousiasme et ma mine dubitative en appellent généralement à leur droit d'écrire des choses qui ne se comprennent pas du premier coup ! Des choses mystérieuses donc, qui ne se donneraient  qu'après plusieurs écoutes attentives ! Certains en appellent même à l'écriture automatique !  Généralement  ils pensent qu'une écriture trop claire et trop facilement accessible est forcément dénuée de poésie, ils ont besoin d'un certain flou artistique, de pénombre, trop de netteté les gêne. Dans la plupart des cas ils se font d'ailleurs une idée un peu magique de l'écriture, qui serait en quelque sorte « dictée » par l'inspiration.
   Dans cette idée qu'ils se font de l'écriture, la notion de travail, de reprise, d'ouvrage remis cent fois sur le métier, n'a pas sa place. Non qu'ils soient fainéants, loin de là, simplement ils cherchent la fulgurance, l'éclair de génie, bref quelque chose de vif et spontané d'où tout ce qui est laborieux est exclu.
   C'est le privilège de la jeunesse de croire à des choses comme ça. Elle revendique le droit à la spontanéité comme une garantie d'authenticité et d''originalité avant de se rendre compte que pour avoir une chance d'être original il faut d'abord bien connaître ce par rapport à quoi (ou même contre quoi) on veut se distinguer et être original. Sans compter que le souhait d'être à tout prix original dans ce domaine est partagé par tant de monde qu'il ne l'est finalement pas beaucoup.
   Il est frappant de constater à quel point les jeunes auteurs-compositeurs connaissent mal, ou même pas du tout, le répertoire de la chanson française. Peut-être que c'est là une des caractéristiques de cet art dit « populaire » ?  On s'y lance sans véritable initiation préalable et sans forcément tenir compte de tout ce qui s'est fait avant. Un peu comme si la chanson était un moyen d'expression sans mémoire, qui ne s'épanouit que dans un éternel re-commencement et qui se pratique, comme il se consomme: toujours frais, du jour ! Sans aucun souci du passé ou de l'avenir.
  
  Je crois que j'ai dû être un peu comme ça aussi quand j'étais très jeune, jusqu'à ce que la source illuminée et inspirée d'où jaillissait mon « bavardage » évidemment génial d'adolescent, ne tarisse et que je constate qu'il fallait  alors se mettre  au travail, avec application pour essayer d'écrire et composer des chansons au moins  convenables et à peu près bien faites, notamment en prenant soin d'observer et décortiquer celles qu'avaient écrites avant moi les artistes que j'admirais le plus.
  

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Deux phrases de Jean Roger Caussimon

La chanson est un moyen d’expression total.  Je crois qu’on ne réfléchit pas bien à l’importance qu’elle occupe quotidiennement dans notre existence. Elle est là, presque partout, dans un café, dans un taxi, dans un magasin…Et parfois on se met à chanter, à fredonner sans s’en rendre compte. Nous avons besoin de la chanson. C’est un petit peu de la poésie qui se promène et qui nous suit.

*

   Une chanson c’est une petite pierre blanche, comme ça. Une fleur cueillie le long de mon chemin. C’est un peu une consolation.

*

La double vie, Jean-Roger Caussimon, Le Castor Astral, 1994, page 192

 
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La sainte trilogie
 
J'ai entendu sur une radio locale  l'interview d'un chanteur local lui aussi,  un oublié des grands médias et du grand  public, mais qui mène son « chemin de petit bonhomme »  cependant.
Je le connais un peu, il a du talent et  une belle voix. Ses convictions et préoccupations sociales très louables sont présentes dans ses chansons, constamment.
   Ce qui m'a frappé dans cet interview est le fait qu'il avait réponse à toutes les questions concernant son parcours, il avait un discours très construit et très intéressant, un regard lucide et sans complaisance sur l'évolution de la société depuis les années cinquante.  Les choses se sont gâtées lorsque la personne qui lui posait des questions a commencé à parler chanson et l'interroger sur le fait qu'en matière de chanson à texte ou poétique, la référence reste encore généralement la même « sainte  trilogie » : Brel, Brassens, Ferré .
 
N'y a-t-il pas eu depuis des gens qui ont pris la suite, insista le questionneur ?
Le discours très assuré du chanteur a commencé alors à se lézarder un peu, à vaciller..il a répondu: si bien sûr...il y a des gens, qui peut-être même dépassent aujourd'hui ces grands aînés !
   J'ai donc tendu l'oreille ( un peu goguenard il faut bien le dire)...
Qui sont-ils, demanda l'intervieweur ? Là, le discours du chanteur se fit bien moins sûr... et il cita bravement dans l'ordre, Allain Leprest, Michel Bühler et Yvan Dautin...
 
    Bien sûr, loin de moi l'idée de mettre en doute l'excellence des ces trois artistes que j'apprécie (il aurait pu en citer beaucoup d'autres),  mais force est de reconnaître que lorsqu'on met leurs cd dans le lecteur et qu'on compare avec les trois grands, il n'y a pas photo, ils habitent plusieurs étages en dessous.  Si on n'entend pas la différence, il vaut mieux renoncer à s'occuper de chanson.
 
      Non, et j'en suis marri, personne n'a atteint le degré d'intensité expressive et de raffinement  mélodique de ces trois-là. Non que personne n' ait eu le potentiel pour le faire, mais peut-être simplement depuis les années soixante et l'industrialisation de la chanson, les conditions n'ont plus été réunies pour que de tels talents mûrissent et s'épanouissent dans ce style de chanson, et ceux qui avaient le potentiel pour prendre la relève sont restés à l'état de «possibles », ils ont flétri sans jamais vraiment éclore. C'est dommage. Le monde économique a repris ses droits sur le monde artistique (y compris dans la tête des artistes) et cette branche de la chanson s'est  étiolée doucement. Ensuite on a fait beaucoup moins bien que Brel, Brassens et Ferré. C'est ainsi.
 Ça n'est pas être passéiste de le dire, c'est la réalité, il suffit d'avoir des oreilles pour s'en rendre compte.
   Les conditions seront sans doute réunies un jour pour qu'un phénomène aussi important apparaisse à nouveau, cependant bien malin celui qui pourra dire à quoi il ressemblera et de quoi il  sera fait. Nous n'avons que la sincérité de nos goûts et de nos convictions pour essayer d'entrevoir l'avenir, mais dans ce domaine c'est bien insuffisant. D'ailleurs la future « sainte trilogie » ou son équivalent est peut-être déjà là, devant nos yeux, sans que nous le sachions. Pourquoi pas?
 
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Deux phrases, deux Marcel
 
L'une évoque la chanson populaire et trouve sa place ici, l'autre non, ou de loin peut-être ? C'est comme on voudra...
 
Et, de même qu’il est parfois troublant de rencontrer les raffinements vers lesquels les artistes les plus conscients s’efforcent, dans une chanson populaire, à la façade d’une maison de paysan qui fait s’épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la place qu’il fallait,…
Marcel Proust (A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Folio, p.271)
 
Raconter les bons souvenirs qui nous ont fait vivre. Et raconter les mauvais pour en finir. Raconter toujours, entre ce qui doit mourir et ce qui ne le peut pas. C'est une ligne fine.
 
Marcel Profichet (Le livre de Marcel, page 85, Marcel Profichet, Vincent Dréano, Éditions Apogée, 2009. )
 
   Deux Marcel, l'un est célèbre, c'est un des plus grands écrivains de langue française, l'autre est inconnu, pratiquement analphabète.
 La beauté de la phrase du deuxième Marcel vient, en quelque sorte, corroborer ce que dit celle du premier.
Elle aurait, en changeant la ponctuation, pu avoir sa place dans La recherche du temps perdu ! 
 
Ils sont forts ces Marcel, quand même !
 
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Dans un bistrot populaire
 
 
       L'autre jour je me suis trouvé déjeuner tout seul dans un café-restaurant d'un quartier populaire. Parmi des gens d'un style que j'ai perdu un peu de vue depuis mon enfance et mon adolescence.
      C'est pas forcément amusant de manger seul, mais ça permet aussi d'observer alentour et même de réfléchir un peu. Y compris aux chansons qu'on entend à la radio, puisqu'il y en a presque toujours  une en service dans ce genre d'endroit.
 
       Comme j'ai la chance de gagner ma vie de manière pas trop désagréable à m'occuper de chanson, je suis souvent confronté à la question de la qualité des chansons, de savoir ce qu'elles devraient être et ou pas, leur style, leur ambition et bien d'autres choses encore. Bien sûr, comme tous les « spécialistes », je suis souvent accablé par l'aperçu que j'ai de la production courante,  lorsque je tombe dessus au hasard d'une station radio.
 
      Cependant, et c'est ce que je me suis dit,  cette production courante,  industrielle, on ne l'écoute jamais dans son contexte, c'est-à-dire  parmi ceux à qui elles sont destinées. Et dans ce petit restaurant où je déjeunais,  je me suis rendu compte que ces chansons-là ne me choquaient plus du tout, tant elles font partie du décor, celui des ouvriers ou des chômeurs, des gens  «  peu cultivés »,       même des « accidentés » de la vie comme on dit aujourd'hui, bref des gens qui ne se posent pas la question de savoir à quoi doit ressembler une bonne chanson. Ils en attrapent des bribes au passage ou bien sont attrapés par elles et ça suffit. Elles font partie de la vie.
         
       Toutes ces chansons sont faites avec des mots simples et des émotions un peu frelatées, mais bon,  elles sont là pour meubler le silence, au cas où le brouhaha des conversations viendrait à faiblir, ou accompagner celui qui tout d'un coup s'absente à l'intérieur de ses pensées. On les entend ou pas, elles sont là, on les remarque par  intermittence seulement.
      
       Généralement elles ont de jolies mélodies ces chansons-là et deux ou trois « mots d'amour », toujours les mêmes... J'ai pensé à cette chanson d'une autre époque La chansonnette, elle parlait de ça, de la chanson populaire,  La voilà qui revient, la voilà mine de rien... Les temps ont changé mais c'est encore la même chose, simplement il y a plus de chansons tout le temps et partout (et ceux qui les écrivent sont peut-être moins regardants sur la qualité).
 
     Je me suis demandé si « mépriser » ces petites chansons sans grande qualité ( et  les margoulins qui les écrivent) ça n'était pas, d'une certaine manière,  mépriser aussi un peu ceux qui les écoutent et sont parfois touchés par elles?
      C'est comme au cinéma, on peut faire facilement l'expérience avantageuse d'aller voir un film « comique », du genre qu'on ne va jamais voir, dans une salle pleine d'un public populaire qui se fend la pipe. On comprend alors mieux peut-être les choses, et même, on peut se mettre à rigoler, à la sympathie.
     Avec les chansons c'est pareil, on peut même se laisser prendre à une « romance » très oubliable, comme ça, un moment, juste à la sympathie, dans un bistrot.
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Un jeune  gars m'a écrit
Un jeune gars m'a écrit, c'est sympa. Il pratique la chanson poétique et son message dit qu'il ne se retrouve pas dans le portrait que je fais des jeunes chanteurs dans le texte Une autre confidence, où j'avoue ne pas trouver mon content d'émotion dans les chansons d'aujourd'hui et regretter le manque d'ambition de leurs auteurs.
 
Je lui ai répondu que j'étais surpris tout autant qu'honoré par son message qui prouvait que ma rubrique était lue par d'autres personnes que mes copains ou moi-même ( puisque je relis parfois ce que j'ai écrit pour savoir ce que je pense).
 
Lui, comme d'autres, a repris avec talent le flambeau, celui de la chanson poétique dite « à texte », du style de celle pratiquée par les chanteurs de ma génération (celle du babyboum). Je devrais logiquement m'y retrouver un peu et pourtant ce style, malgré ses qualités, ne me touche pas beaucoup, aussi peu qu'à l'époque où il m'agaçait tant à cause de son manque, ou même son refus, de musique. Je crois d'ailleurs que je me suis construit en réaction à cette école de chanson. Pourtant j'ai souvent été classé dans cette catégorie, c'est-à-dire apprécié surtout pour les textes et pas pour la musique (peut-être même « malgré » la musique devrais-je dire?), je dois bien faire le constat de cet échec.
 
Mais peut-être est-ce un peu comme la famille? Même si vous ne voulez pas vous reconnaître dans ses membres, les autres ont tôt fait de vous montrer à quel point vous leur ressemblez.
 
Pour finir et pour être juste je dois dire que j 'ai quand même ressenti parfois des émotions fortes en écoutant de jeunes chanteuses ou chanteurs.
 
J'ai été touché par Le fil de Camille (Quand je marche, Rue de Ménilmontant entre autres), c'est déjà un peu ancien, mais aussi par des chansons plus récentes de gens pas très connus mais qui le deviendront (du moins je l'espère pour eux): Frédéric Bobin (Singapour) et Billie (Dehors).
 
Toutes de très belles chansons qui parviennent à faire vibrer encore mon vieux cœur endurci de chanteur à texte! Tout n'est pas perdu.
 
 
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La peinture, la musique, la chanson
 
 
    Il m’arrive de penser qu’écrire des chansons s’apparente parfois pour moi à une tentative désespérée de faire de la peinture et de la musique en même temps.
 
  La peinture s’accommode très bien du silence. Le silence intérieur, celui du contemplateur ou celui du peintre en train de faire son œuvre, ou encore celui des musées déserts.
      Autour des grandes toiles j’ai toujours été sensible à cette sorte de silence prêt à éclater qui semble les entourer comme une aura. Quelque chose est là, qui se passe de mots, une présence, une émotion première. Un silence qui résiste même aux commentaires et au brouhaha. C’est un silence tendu qui chercherait à prendre une forme et qui ne peut pas, un genre de désir inassouvi, une attente.
 
    La musique, elle, n’a pas forcément besoin d’images, la « pâte sonore » dont elle faite procure aussi une émotion brutale, première, qui peut faire battre le cœur plus vite, comme le désir aussi.  On peut l’écouter les yeux fermés sans rien voir, simplement sentir le son. Mais cette émotion sonore peut devenir parfois si puissante qu’elle semble vouloir déborder, comme une lumière enfermée dans l’obscurité, qui veut sortir pour devenir une ou des images. 
     
    Pour moi la chanson peut être le point de rencontre de ces deux tensions qui s’attirent l’une l’autre. A ce point où le silence de la peinture se déchire et où le son de la musique devient visible et se dissout dans une image. Comme deux désirs qui s’appellent et se rencontrent, pour se fondre l’un dans l’autre.
 
   La rencontre se réalise par les mots, qui portent en eux du son et des images. Ils deviennent une sorte de médium, où ces deux désirs, ces deux tensions affleurent, se touchent et provoquent une incandescence.
    La chanson, comme je l’aime, est ce métissage, qui se définit dans l’impossibilité d’être ni de la musique ni de la peinture et qui pourtant est les deux à la fois.
 
 
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La guitare et les chanteurs de la Rive-gauche
 
     L’espèce de mépris hautain dans lequel les chanteurs « à texte » de ma génération tenaient la guitare m’a toujours horripilé. Sans doute se sentaient-ils trop grands poètes, trop inspirés pour s’abaisser à jouer correctement de la guitare, pensaient-ils à cause de ça risquer de tomber de leur perchoir ? De déchoir ?
   Je me suis toujours demandé comment ils ont pu passer toute une vie d’auteur-compositeur en se contentant de quelques accords mal enchaînés, aussi bien techniquement que théoriquement? 
    Pourquoi n’ont-ils pas travaillé davantage l’instrument et se sont-ils contentés d’un niveau le plus souvent basique ? Quelle idée pouvaient-ils bien se faire de la chanson pour croire que jouer médiocrement de la guitare en accompagnement pouvait suffire ? Était-ce à cause de l’idée fausse, mais communément répandue, que Brassens jouait mal de la guitare ? Il ne jouait pas si mal que ça, ses rythmiques étaient efficaces et surtout l’harmonisation de ses chansons atteste d’une bonne connaissance de la notion de tonalité.
   Non, les chanteurs à texte issus des dernières vagues de la Rive-gauche se sont contentés de grattouiller quelques accords et psalmodier des poèmes rébarbatifs en prenant un air inspiré. Ils se servaient d’une guitare comme d’autres d’une paire de ciseaux ou d’un marteau, un simple outil (comme avait dit mon copain Jacques qui s’y connaissait, il était ouvrier).
   Je crois que ces types-là n’aimaient pas la musique au fond, d’ailleurs elle est absente de leurs chansons, voire de leurs textes aussi. La « révolution » du rock et de la pop leur est passée complètement au dessus de la tête, tête pourtant de dimension assez imposante chez certains.
     Fort heureusement les générations suivantes ont décidé de jouer mieux de la guitare ou alors de ne plus jouer du tout, ce qui est parfois une décision sage. Il est vrai que ces chanteurs et chanteuses-là se prennent moins pour des poètes, qu’ils sont moins haut perchés et qu'ils ont envie de faire de la musique, aussi. Ça, c'est tant mieux.

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Une autre confidence
 
     A mon âge et dans ma profession il serait mieux venu de dire que mon enthousiasme est toujours intact et ma soif de découvertes inextinguible. Hélas, ça serait mentir.
   J’ai maintenant moins de goût pour les chansons. Celles des artistes d’aujourd’hui, célèbres ou non, ne me touchent guère et celles des postulants à leur succession me paraissent bien pâles… J’aime mieux les chansons d’hier, même si leurs couleurs sont un peu passées. C’est peut-être ça aussi être « vieux » ?
 
   J’ai l’impression que chaque génération chante pour sa génération, c’est une sorte d’éternel recommencement, sans progrès ni accomplissement.
    Bien sûr la technique d’aujourd’hui offre des possibilités nouvelles et une grande qualité dans la restitution du son, cependant on dirait que ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre. Les artistes passent plus de temps à peaufiner les « arrangements », à faire des beaux sons, qu’à écrire leurs chansons. La qualité de l’écriture n’est plus un grand souci, elle est de plus en plus approximative, comme les mélodies d’ailleurs, peu travaillées, laissées à l’abandon dans un environnement sonore qui tient lieu de composition musicale.
 
    Non, décidément je m’emmerde à l’écoute de la plupart des chansons d’aujourd’hui, médiatisées ou non, et il m’est bien difficile d’y trouver mon content d’émotion. Je me demande d’ailleurs si ceux qui écrivent des chansons aujourd’hui cherchent à être émouvants ? Et même s’il leur arrive d’être émus par des chansons ? Parfois j’ai l’impression que la seule émotion qu’ils connaissent c’est la drôlerie, quand ça n’est pas le cynisme. En tout cas leurs émotions et les miennes semblent bien différentes. Question de génération sans doute.
 
   Ils sont souvent, c’est vrai, de bons bateleurs d’estrade, ils manipulent gentiment le public, qui vient pour ça, ils « font le show » comme on dit, mais la musique est indigente et les chansons manquent vraiment de consistance pour mon goût. Après les avoir écoutés, j’ai envie de dire comme les Américains : Where is the beef ?
 
   Nulle trace sous leurs mots d’une quelconque blessure (« grande blessure dessous l’armure » disait Félix Leclerc), pas de faille ou de fêlure, rien de ce genre de douleur humaine qui touche et émeut, pas de compassion non plus, un simple ricanement sur la vie quotidienne et les petits travers de leurs contemporains, bref ils manquent d’envergure et peut-être même de culture. Ils ne doutent de rien et ils s’écoutent chanter, puisque c’est la seule chose au monde qui semble les intéresser.
 
   Toutes ces questions n’ont d’ailleurs pas grande importance, je suis peut-être simplement à mon tour devenu un vieux con, comme ceux que je voyais dans ma jeunesse et qui écoutaient avec un sourire narquois les chansons qui m’enthousiasmaient si fort à l’époque, si fort que je préférais leur univers à celui de la vie réelle, au point de confondre parfois les deux et de vivre en somme dans des chansons. C’est ce que j’ai fait pendant longtemps, avant d’être rattrapé par la vraie vie, comme tout le monde.

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Monument aux morts
 
    J’ai découvert à la Fnac de mon quartier un étrange monument aux morts. C’est un pilier à quatre côtés qui sert de présentoir à disques. Sur une face on y trouve les disques de Jean Ferrat, récemment décédé. Un groupe de clients du troisième âge étudiait d’ailleurs avec circonspection les diverses rééditions de l’œuvre du chanteur, dont ils étaient certainement d’anciens fans. Chacun retournait les cd avec avidité pour y retrouver les titres des chansons qu’il avait aimées.
 En faisant le tour du pilier j’ai pu découvrir ensuite l’ensemble des cd de Serge Gainsbourg, moins fraîchement disparu mais dont le souvenir est entretenu avec gourmandise par ceux à qui cela rapporte encore beaucoup de pépètes.
 Sur la troisième face du pilier, c’était l’œuvre de Bashung, qui, depuis sa mort récente et sa prestation quasiment en phase terminale aux Victoires de la Musique, a été élevé au rang de génie de la chanson francophone (rien à dire à cela, ça ne me regarde pas, même si je trouve qu’on jette parfois le bouchon un peu loin, enfin, ça n’est qu’un point de vue).
  Je commençais à me dire que ce monument aux morts avait de la gueule et que la Fnac savait bien honorer ceux tombés récemment au champ d’honneur de la chanson !
C’est alors que sur la dernière face du pilier j’ai trouvé la discographie complète de Francis Cabrel ! Nom de Dieu, il est mort aussi, me suis-je écrié in petto !
   Traumatisé par cette nouvelle, ou plutôt par le fait de ne pas en avoir eu vent, je me suis quand même renseigné discrètement auprès d’un vendeur. Non, à sa connaissance le Francis était toujours parmi nous, ouf…con, j’ai eu peur !
  Cependant si j’étais Cabrel, j’irais consulter rapidement, ça commence à sentir le sapin ! 
 

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Le pur et le commercial (suite) : Chanson industrielle et artisanat
 
    J’ai assisté hier à une causerie sur la chanson, causerie suivie d’un petit débat…ça faisait des lustres que ça ne m’était pas arrivé, en effet, il n’y a plus grand monde pour débattre sur le sujet. Cependant pas grand-chose de nouveau sous le soleil, apparemment.
 
   Il semblerait qu’il y ait toujours deux genres de chansons et donc deux catégories d’artistes, ceux qui sont du côté de la chanson industrielle et les autres, les artisans, les peaufineurs de subtiles chansons.
   D’une façon générale cette chanson artisanale semble toujours être hautement estimable et la chanson industrielle terriblement méprisable. Le clivage est sans appel... Tout le monde est bien d’accord là-dessus, le seul problème est de savoir où se situe la frontière entre les deux genres ?
  Si l’on pose la question, on s’aperçoit vite que les avis divergent selon les goûts des auditeurs, qu’ils soient spécialistes de chanson ou simples amateurs.  Où situer tel chanteur à succès, qui a vendu des milliers d’albums, mais qu’on aime bien ? De quel côté de la frontière se trouve-t-il ? Fait-il le même métier que celui-là qui vivote dans la marge et vend peu d’albums parce que l’exigence de ses œuvres le tient, hélas, à l’écart des médias ?
 
    Évidemment la question n’est pas et ne sera pas tranchée, puisqu’elle relève davantage de la sensibilité de chacun que de données objectives.
 
     Si la frontière n’est pas clairement délimitée entre ces deux mondes, en revanche les paramètres de la réussite de ceux qui font de la chanson à l’échelle industrielle semblent très clairs aux yeux des amateurs de chanson, à savoir l’arrivisme, l’absence de scrupules, le goût de la célébrité à tout prix, et l’avidité. Quant aux artistes qui pratiquent à l’échelle artisanale, on aime à les voir plutôt comme des gens intègres dont l’absence de réussite dans le showbiz est due à une trop grande probité, au désintéressement, à l’exigence artistique, voire au renoncement.
   C’est évidemment très beau, mais assez éloigné de la réalité.
 
   A la vérité, la plupart des chanteurs « artisans » ont essayé, à un moment ou un autre de passer au stade industriel et d’être « signés par un grand label » et ils n’auraient pas craché sur une carrière de plus grande ampleur. Mais l’industrie les a refusés pour diverses raisons et s’ils restent à la marge du métier, ça n’est pas par choix ou renoncement, mais bien par la force des choses. Et la force des choses, il faut bien s’arranger avec comme on peut pour survivre, quitte à (se) mentir un peu.
 
   Il existe pourtant ça et là de rares cas d’artistes « artisans » ayant eu l’occasion de refuser une proposition de « l’industrie », c’est tout à leur honneur bien sûr, et on les cite souvent en exemple. Mais qu’ont-ils refusé exactement, un pont d’or ? L’assurance de devenir très célèbre et vivre très bien de leur métier ? La possibilité de donner à leur travail une plus large audience ? Une large reconnaissance ? J’ai bien du mal à y croire…
   Souvent, ils ont simplement préféré garder leur indépendance, ne pas être liés par un contrat d’exclusivité à un label qui voulait bien les signer « à tout hasard » mais dont ils pressentaient bien qu’il ne ferait pas l’effort nécessaire au développement de leur carrière.  Peut-être même ont-ils cru par orgueil pouvoir s’en passer ?
    D’autres ont simplement été « approchés » à un moment, sans suite, et ils racontent ça à leur manière…Ils ont frôlé le showbiz, et c’est déjà une sorte de légitimité dans une activité où on en a bien besoin quand on n’a pas la reconnaissance d’un grand public.
   Ce type de refus ou de renoncement, ou plus simplement de ratage, a vite fait de devenir une sorte de mythe chez les amateurs de chanson « artisanale », une sorte de preuve de l’intégrité des artistes qu’ils aiment. On ne peut pas en vouloir aux artistes de laisser la réalité se travestir un peu, on peut toujours leur accorder le bénéfice du doute et faire semblant d’y croire un peu, on n’est pas à une coquetterie près, le métier est déjà assez difficile et cruel  comme ça. Quant aux amateurs de chanson, laissons-les à leur rêve, leur « soif d’idéal » comme chantait Alain Souchon, un chanteur de type industriel... Enfin ça dépend…C’est pas sûr…on peut en débattre !

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Galettes et cuvées
 
    Pourquoi les personnes qui s’occupent de chanson, d’une manière ou d’une autre, critiques, blogeurs, amateurs et organisateurs divers, s’obstinent-elles à parler de « galette » à la sortie d’un nouveau cd, ou encore de « cuvée » pour parler de la programmation annuelle d’un festival ou d’une série de nouvelles chansons ? Quelles agaçantes expressions !
    Si on ajoute à ça le catastrophique « c’est un régal » ou « je me régale », qui m’a toujours laissé perplexe, la coupe est pleine pour ma pomme.
    L’expression a plus à voir avec la consommation, notamment alimentaire, qu’avec l’émotion…Personnellement je me suis toujours demandé si ceux qui prétendent tant « se régaler » en écoutant des chansons, les entendaient vraiment ? S’ils aimaient vraiment les chansons ou s’ils aimaient « aimer » les chansons, sans jamais avoir été bouleversés par l’une d’elles ?
    Il faut noter que ce vocabulaire, de galette, cuvée et autre régal, est surtout utilisé pour les artistes qui vivotent dans les marges du métier. On parle rarement de la nouvelle galette de Johnny ou de la dernière cuvée des Francofolies par exemple. Peut-être parce que « galette » garde une connotation ancienne, un peu artisanale, comme « cuvée », qui fleure bon l’amour du travail bien fait, le terroir…peut-être que certains artistes sont, à leur insu, un peu le côté « terroir » de la chanson française, alors que la plupart des carrières connues relèvent de la production industrielle ? (Ceci dit j’en connais un bon nombre réduit à la condition artisanale qui auraient bien aimé passer au stade industriel, et qui n’y étant pas parvenus, font croire qu’il s’agit d’un choix éthique, le refus d’un système, mais bon, c’est une autre question.)
    A quand un label « terroir de France» sur les galettes des recalés de l’industrie de disque, ou alors une « Appellation d’origine contrôlée » sur les prochaines cuvées de chanson française ?  Ce qui nous manque au fond c’est un Jean-Pierre Coffe de la chanson, un qui hurle sur toutes les antennes « C’est de la merde ! », en attendant d’aller émarger chez Universal ou autre Atmosphériques.
    Là-dessus je m’en vais manger une bonne galette et boire un bon canon de derrière les fagots, après quoi j’écouterai peut-être des chansons, mais ça n’est pas certain.

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Une leçon d’interprétation
 
   J’ai trouvé cette phrase d’Yvette Guilbert dans le petit livre qu’elle a consacré à ses mémoires de chanteuse (La chanson de ma vie, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1927.)
 
Elle y parle ainsi de son art d’interpréter comme de «La science d’allumer et d’éteindre les mots, de les plonger, selon leur sens, dans l’ombre ou la lumière».
    Je me demande si une phrase aussi simple que celle-ci, même sortie de son contexte, ne vaut finalement tous les cours d’interprétation ?
 
  Elle évoque aussi l’articulation : « Tout ce qui, en bref, fait vivre ou mourir un texte, le fait palpiter avec force, couleur, style, élégance ou vulgarité, toute cette science-là fut l’objet continuel de mes soins, et fut la première qualité reconnue par mes juges qui totalisèrent toutes ces nuances en une seule : une bonne articulation.
 
 A laquelle elle ajoute la science de la diction : : […] la mise en  action du verbe, l’analyse du texte, enrichie de sa composition expressive, de son sens extériorisé, visible , peint, sculpté, rendu vivant !
 
   Elle se considérait elle-même comme une « diseuse de chansons », c’est-à-dire « une chanteuse sans voix » dont l’art était « Tout l’art du comédien, au service d’une chanteuse sans voix, qui demande au piano ou à l’orchestre de chanter à sa place. Voilà quel est mon art. »
 Un bel exemple à méditer.
 
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Les 25èmes Victoires de la musique

Je n’ai pas grand-chose à dire des 25èmes Victoires de la musique. Il faut bien avouer que ce genre de cérémonie ne me concerne pas vraiment, je ne fais plus partie d’un cœur de cible quelconque pour l’industrie du disque. Trop vieux déjà, je suis forcément rangé au rayon des amateurs de musique classique et d’opéra, pas de chanson. Ce qui est sans doute juste, puisque de ce que j’ai vu hier soir, il n’y a rien qui m’intéresse, sauf à titre documentaire bien sûr, pour savoir où nous sommes rendus, savoir si avons déjà touché le fond ou si nous avons encore un peu de marge.

   En tant que public potentiel d’un certain âge on a quand même essayé de me fourguer Charles Aznavour et même Hugues Aufray avec une vieille chanson de Bob Dylan, Blowin’in the wind (dont la mélodie fut piquée à un traditionnel, selon Pete Seeger qui s’y connaissait).  Le ridicule ne tue pas, on le savait depuis longtemps, mais Hugues Aufray en est une nouvelle preuve puisqu‘il a maintenant quatre-vingts ans et fière allure ! Il était beau comme un cow-boy dans les fumigènes. (C’est fou ce qu’on aime balancer des fumigènes, faire du brouillard, dans ces sortes de distractions, on enveloppe, on nimbe, comme on noie un mauvais plat dans la sauce.) 

 Non décidément, pas grand-chose de notable dans ce show, une seule chose m’a frappé : les rappeurs à l’honneur, qui psalmodient (à mon avis) des vers de mirliton, se réclament de plus en plus de Jacques Brel…c’est leur idole il paraît…moi ça m’étonne un peu, mais bon…après tout ça a marché pour l’un des leurs, Abd Al Malik, alors pourquoi ne pas continuer sur la lancée ?

  Constatons quand même qu’ils sont les seuls à faire référence aux racines de la chanson française à travers un de ses plus illustres représentants, à un moment où les chanteurs et chanteuses se réclament uniquement du monde anglo-saxon, quand ils ne chantent pas carrément en anglais pour aller plus vite.

   C’est à se demander si le rap, à sa manière, n’est pas la continuation de la chanson dite « à texte » des années cinquante et soixante ? Pourquoi pas ? Voilà des gens qui essaient de dire quelque chose et qui s’engagent dans leur propos, et même si l’on sent bien qu’ils sont « récupérés » par le commerce et que des petits malins se faufilent parmi eux. C’est déjà quand même plus intéressant que Charlotte fille de ou Isia fille de, ou encore M. fils de. J’arrête ici une liste qui s’allonge de jour en jour. Notons que Benjamin Biolay n’est fils de personne (de connu), mais rien ne dit qu’il n’est pas le début d’une nouvelle lignée…patience ! Les présentateurs du show l’ont assez répété, « nous sommes ici en famille ».

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Le pur et le commercial
 
  A l’époque où j’étais un jeune « aspirant » chanteur, on faisait très nettement la distinction entre les chanteurs qui faisaient du « commercial » et les autres, ceux qui faisaient « de l’art », engagé ou poétique, souvent les deux en même temps. Il va sans dire que nous tenions la première catégorie pour particulièrement méprisable et la seconde en très haute estime.
Les deux mondes semblaient très nettement séparés. Aujourd’hui les choses ont bien changé et les lignes de partage sont moins claires. (Mais l’ont-elles été vraiment un jour ailleurs que dans nos yeux de jeunes gens naïfs et arrogants ?)  
 
     Voici un extrait de la transcription de deux cours du Collège de France donnés par Pierre Bourdieu à la faculté d’anthropologie et de sociologie de l’université Lumière-Lyon II en février 1994. Le sujet en est L’économie des biens symboliques. (Raisons pratiques, Editons du Seuil, octobre 1994)
Le chapitre s’intitule : Le pur et le commercial (page 196)
 
 J’en viens à l’économie des biens culturels. On y retrouve la plupart des caractéristiques de l’économie précapitaliste. D’abord la dénégation de l’économique : la genèse d’un champ artistique ou d’un champ littéraire, c’est l’émergence progressive d’un monde économiquement renversé, dans lequel les sanctions positives du marché sont ou indifférentes ou même négatives. Le best-seller n’est pas automatiquement reconnu comme œuvre légitime et la réussite commerciale peut même avoir valeur de condamnation. Et, inversement, l’artiste maudit (qui est une invention historique : il n’a pas toujours existé, pas plus que l’idée même d’artiste) peut tirer de sa malédiction dans le siècle des signes d’élection dans l’au-delà. Cette vision de l’art (qui perd aujourd’hui du terrain à mesure que les champs de production culturelle perdent de leur autonomie) s’est inventée peu à peu, avec l’idée de l’artiste pur, n’ayant d’autres fins que l’art, indifférent aux sanctions du marché, à la reconnaissance officielle, au succès, à mesure que s’instituait un monde social tout à fait particulier, un îlot à l’intérieur de l’océan de l’intérêt, dans lequel l’échec économique pouvait s’associer à une forme de réussite, ou, en tout cas, ne pas apparaître à tout coup comme un échec irrémédiable.
(C’est l’un des problèmes des artistes vieillissants non reconnus qui ont à convaincre et à se convaincre que leur échec est un succès et qui ont des chances raisonnables d’y réussir parce qu’il existe un univers où la possibilité de réussir sans vendre de livres, sans être lu, sans être joué, etc., est reconnue.)
 
 
   Il a bien raison Pierre Bourdieu et c’est encourageant ces histoires de « chances raisonnables de réussir à convaincre… ». J’en connais beaucoup dans ce cas. Pourquoi ne pas en profiter ? En tant qu’artiste « vieillissant non reconnu » je vais me mettre au boulot illico et si je parviens à me convaincre que mon « échec est un succès », j’essaierai ensuite de convaincre les autres !
 
Je vous tiens au courant.

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La puce et l'éléphant

   Lu au hasard des mémoires de la chanteuse Yvette Guilbert, qui fut une immense vedette de la chanson au début du vingtième siècle (La chanson de ma vie, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1927.) :

   Quand on compare le journalisme actuel à celui d’autrefois, on se rend compte de la facilité, pour certains artistes, qui sont sur quelques unes de nos scènes, d’y prendre pied et de s’y faire une espèce de réputation « boulevardière ».

   Personne ne les empêche plus.

Des directeurs de théâtre en profitent pour « lancer » des artistes et les music-halls pour imposer des vedettes. C’est une question d’argent, qui, à la manière américaine, fait d’une puce un éléphant.

    Le texte a été écrit en 1926 et ça laisse rêveur… A part le « boulevardière » que l’on pourrait remplacer aisément aujourd’hui par médiatique, rien de bien nouveau sous le soleil, sauf la « manière américaine » toujours plus efficace et les sommes d’argent toujours plus importantes.

   J’aime bien l’image de la puce et de l’éléphant. Dans le rôle de la puce faite éléphant, chacun pensera à qui il voudra. Le choix ne manque pas.

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Les amateurs de chanson
  Les amateurs « fous » de chansons sont souvent des gens très sensibles, qui n’accordent qu’un crédit limité aux rigueurs de l’exercice intellectuel et préfèrent de beaucoup les plaisirs de la délectation sensible, un peu brumeuse, vaporeuse.
  L’émotion prend chez eux le pas sur l’intellect, c’est même une affaire de principe, voire de morale.
    L’amateur fou de chanson est un genre de rêveur, qui aime la chanson parce que précisément elle est très peu contraignante, on peut y entendre ce qu’on veut et rêvasser, entre les mots et la musique. Une sorte d’univers où rien n’est raisonnable et où rien n’est tranché.
 
  Il est en revanche toujours bien plus difficile de séduire et convaincre avec des chansons, je veux dire des chansons ambitieuses, les gens très armés intellectuellement, peut-être parce que chez eux l’émotion est tenue à distance ou du moins filtrée par l’intellect. Ceux-là trouvent davantage leur content dans les chansons de Georges Brassens ou de Boby Lapointe par exemple, chansons où, d’une certaine manière, l’émotion est tenue aussi à distance par l’humour (souvent) ou simplement  par la performance prosodique. Ils rechignent à se laisser aller à des émotions qu’ils ne tiennent pas en grande considération et dont ils semblent toujours se méfier un peu.
 
   Un peu comme s’il y avait d’un côté, des rêveurs prêts à s’abandonner au plaisir de la sensibilité,  et d’un autre côté, des gens raisonnables chez qui l’émotion est toujours un peu suspecte et se doit d’être maîtrisée, afin d’être rendue inoffensive.
 
  Et au milieu coulent les chansons.

 

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La chanson-pensée
 
 Lorsqu’on aime un peintre, un écrivain ou un cinéaste, on aime en fait son œuvre, ses toiles, ses livres ou ses films, bref son travail, et sa personne passe au second plan. Dans la chanson j’ai l’impression qu’on aime surtout le chanteur ou la chanteuse, dont les chansons ne sont qu’un élément constitutif, parmi d’autres, de son personnage.
 
    Il fut un temps lointain, avant l’ère de la chanson industrielle, où les chansons prenaient le pas sur les personnalités de ceux qui les chantaient et n’en étaient que les interprètes.
   Une même chanson était interprétée par de nombreux artistes. Les chansons elles-mêmes faisaient une carrière. Leurs auteurs et leurs compositeurs n’étaient pas connus du grand public. Aujourd’hui chaque chanteur est auteur-compositeur ou du moins a-t-il un répertoire original qui n’appartient qu’à lui. On entend rarement une même chanson interprétée par des artistes différents, sauf quelques anciens « tubes » élevés au rang de standards s’ils ont survécu quelques années au passage de la mode et à la mort de leurs créateurs.
   L’artiste à succès est à la fois le support de chansons, d’images, de clips et de diverses aventures et coups médiatiques.
 
  J’ai entendu hier, pendant un reportage sur le dernier Midem (Marché International du Disque et de l’Edition Musicale), un expert expliquer avec sérieux que face à la difficulté de vendre de la musique en raison des nouvelles technologies (Internet) il faut désormais considérer la musique, c’est-à-dire les chansons, comme un simple produit d’appel. Les bénéfices seront réalisés ensuite sur les ventes de produits dérivés, comme des lignes de vêtements par exemple, les artistes devenant des sortes de supports publicitaires de ces produits dérivés !
 
Bon, ben ma foi, comme dit l’autre…
 
  J’ai relu des écrits de Pierre Mac Orlan, romancier et auteur de chansons*, qui se faisait une certaine idée de la chanson et qui, déjà dans les années cinquante, portait un regard pour le moins sceptique sur l’évolution de la chansons française :
 
« Les chansons lancées comme on lance un nouveau produit de beauté ou un appareil de cuisine sont d’une action heureusement éphémère : plus elles connaissent le succès au moment de leur apparition sur le marché et plus vite elles s’anéantissent dans l’oubli, un oubli qui permet rarement des résurrections. » 
  « Il n’en est pas de même pour la chanson-pensée, la chanson-souvenir-personnel, la chanson sociale, la chanson de mœurs quand l’auteur est présent bien que dissimulé dans son texte. »
 
    C’est bien joli cette idée de « chanson-pensée »…Je me demande quelle tête ferait le pauvre Mac Orlan, s’il savait où nous sommes rendus aujourd’hui, quelque cinquante ans plus tard…Remarque, on ne l’aurait certainement pas invité au Midem !
 
* Pierre Mac Orlan (1882-1970) est l’auteur de nombreux romans, dont le célèbre Le quai des brumes, porté à l’écran par Marcel Carné. Il a écrit aussi de nombreuses chansons, interprétées par Germaine Montero, Monique Morelli et Juliette Gréco (entre autres), dont la Fille de Londres et Margaret, très connues en leur temps.  Georges Brassens lui rendait de fréquentes visites.

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Influences
 
    Dans la plupart des cas, lorsqu’on interroge les chanteurs de ma génération sur leurs origines artistiques, ils convoquent bien sûr les grands ancêtres, ceux d’ici et les oncles d’Amérique ou d’Angleterre : Brel, Ferré, Brassens, Gainsbourg, Bob Dylan, Beatles, etc.  Ils oublient plus facilement Adamo ou Hervé Vilard par exemple. C’est un peu comme les membres foireux de la famille, on les cache.
 
    Mais bon, après tout, répondre à des questions sur son origine artistique, c’est délicat. C’est à la fois difficile et intime, c’est un peu comme se laisser prendre en photo. On essaie de paraître sous le meilleur angle, de donner une image de soi convenable, en tout cas qui convienne déjà à soi-même, une image qui semble acceptable, même si elle est fausse.
 
     Les chanteurs gomment dans leurs réponses, tout ce qui leur semble trop médiocre, peu seyant, et qui constitue pourtant l’ordinaire de la chanson.  Nous sommes autant nourris de chefs-d’œuvre que d’oeuvres ordinaires, pour ne pas dire davantage.
 
       Bien sûr, ces chansons ordinaires ou parfois débiles ne sont pas dignes de nos personnes. Mais le problème est qu’on ne peut jamais être tout à fait certain de ne pas avoir été influencé quand même par elles, d’une manière ou d’une autre ! Insidieuse et perfide influence.
 
     Elles semblaient nous servir de repoussoir, ces chansons modestes et ces pâles idoles, on les a beaucoup blâmées, moquées, mais parfois on les a bien aimées. Elles nous ont peut-être servi de refuge aussi, quand trop de hauteur en permanence nous donnait le vertige.
 
  De toute façon, on ne pouvait pas tout le temps tutoyer les Brel ou Brassens sur leur sommet, il fallait bien accepter parfois de revenir sur le plancher des vaches, se contenter du morne quotidien et des petits refrains d’Adamo ou Hervé Vilard. Comme on peut se contenter aujourd’hui de Delerm, Bénabar ou d’autres (chacun pourra rajouter ici les noms qu’il voudra, selon sa génération).
 
    C’est un peu comme ces voisins ou ces collègues qu’on n’a pas choisis et qui accompagnent nos existences, au jour le jour, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Qu’on le veuille ou non, ils sont là.

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Les trentenaires gémissants
 
      Le trentenaire gémissant à la voix fluette est à la mode. Ca n’est pas nouveau, on peut dire que la mode a commencé avec Alain Souchon (Allo maman bobo, Toto, trente ans rien que du malheur etc.) depuis elle n’a jamais cessé, entretenue pour et par un public de trentenaires de la classe moyenne (plutôt parisiens, élevés dans les valeurs de la petite bourgeoisie) poussés à la consommation par des critiques qui leur ressemblent en tous points.
     Le public se renouvelle par la force naturelle des choses, quant à la critique, même si elle a dépassé parfois largement la trentaine, elle en conserve l’état d’esprit.
 
    On en a donc déjà vu défiler pas mal de ces trentenaires gémissants qui nous racontent les états d’âme et les tourments de la petite bourgeoisie. Leurs petites aventures sexuelles et leur absence cynique de conviction. Le tout sur de délicieuses petites musiques pop.
 
    A peine remis de la bande à Delerm, voici qu’un autre postulant nous arrive, qui débarque sur le marché du trentenaire plaintif. La critique est dithyrambique, et son dernier cd « chamboule la chanson française ! » Mazette, rien que ça ! Je suis donc prêt à me ruer sur la chose : enfin du nouveau ! Las, la suite de la critique m’apprend qu’il est en quelque sorte le descendant de Polnareff et de Christophe…là, évidemment ça me refroidit un peu…Puis plus loin, soudain je lis « qu’il n’arrive cependant qu’à la cheville de Biolay »…là, ça commence à faire beaucoup pour moi.
 
   Je crois que je ne vais pas écouter. De toute façon je n’ai plus trente ans depuis longtemps, je ne suis pas parisien et je ne suis pas issu de la petite bourgeoisie, donc il y a peu de chance pour que tout ça m’intéresse, finalement.
   

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  Un paradoxe  
 
    Depuis que j’ai le plaisir, et surtout la chance, de pouvoir gagner ma vie à l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, dont un des départements d’enseignement est entièrement dédié à la chanson, je travaille quotidiennement dans ce qu’il est convenu d’appeler une « pépinière de jeunes talents » (au moins au plan régional).
   J’aurai beaucoup appris à essayer d’enseigner là-bas quelque chose de cet art populaire dont certains doutent qu’il puisse vraiment s’enseigner. J’en doute parfois moi aussi.
 
    Cela peut être l’occasion d’un débat, mais ce dont je voudrais témoigner ici est que cette activité aura été pour moi l’occasion de rencontrer des gens extraordinaires et surtout extraordinairement doués pour la chanson.
    J’ai vu passer sur scène de véritables ouragans laissant le public pantois, « scotché » comme on dit aujourd’hui, j’ai entendu des chansons magnifiques, des petits bijoux demeurés inconnus et perdus, j’ai rencontré des jeunes gens déjà très fins connaisseurs de tout un répertoire, même très ancien, passionnés par l’art de la chanson. Tout cela aura été l’occasion de nombreux chocs et nombreuses émotions.
 
    Cependant, et ce paradoxe me laisse à mon tour pantois, les plus doués (à mon avis) ne cherchent pas forcément à faire carrière, ils n’ont pas ce genre d’ambition. Peut-être leur manque-t-il cet ego en béton armé, cette croyance et cette confiance en soi qui fait les vocations, ou simplement leur manque-t-il des dents suffisamment longues pour raboter les parquets ? En tout cas, ils ne s’accrochent et n’accrochent pas, dans tous les sens du terme, et souvent ne font que passer. Etoiles filantes anonymes de tout beauté.
    A l’inverse, ceux qui s’accrochent le plus pour « réussir » sont généralement les moins bien armés pour le faire, que ça soit sur le plan vocal ou celui de la présence scénique et même de leur écriture et de leurs compositions.
    En revanche ceux-là possèdent les éléments essentiels pour une possible réussite : ils ont généralement un ego en béton armé, une folle ambition et surtout une absence complète de doute quant à leur talent, une sorte d’inconscience en somme. Ceux-là aussi sont extraordinaires !
   La plupart resteront anonymes bien sûr, étoiles filantes aussi, mais sans la beauté.

 

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Frontières
  
    J’essaie tant bien que mal de ranger les livres qui habitent chez moi, mais ça devient un peu difficile tant ils sont nombreux. Je me souviens à ces moments-là d’une phrase de l’historien Pierre Vidal-Naquet qui, accueillant un visiteur, lui dit :  bienvenue, mais vous savez ici ça n’est plus vraiment chez moi, c’est plutôt une bibliothèque qui aurait loué un appartement. 
 
    Je fais quand même en sorte de pouvoir distinguer sur mes rayons des sortes de régions, même parfois un peu vagues du côté des frontières, mais enfin ça permet de se repérer en gros.
  L’autre jour, par exemple, je cherchais le recueil des chansons de Georges Brassens, je me suis donc dirigé au pif vers la « région chanson » où en principe il se trouve, en compagnie de ses pairs, ainsi que divers recueils de chansons folkloriques et quelques trop rares essais sur la chanson et son histoire.
  Eh bien figurez-vous que Georges Brassens avait disparu ! J’ai dû chercher ailleurs dans d’autres « régions », où il aurait pu aller faire un tour, se promener, faire un peu de tourisme chez les romans chinois ou alors du côté des polars américains par exemple, mais point du tout. Il restait introuvable.
     Après bien des tâtonnements et presque par hasard je suis tombé sur le facétieux Georges qui était allé se cacher entre La Fontaine et Victor Hugo dans la « région poésie » ! Mon premier réflexe a été de le remettre à sa place initiale, région chanson, puis je me suis qu’après tout il n’était pas si mal ici et que les frontières c’est souvent arbitraire.

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Le charme et la boussole    
 
    Un copain, grand amateur de chansons, m’écrivait l’autre jour qu’il lui était difficile de parler de chanson et d’expliquer ses goûts. Il n’avait pour se repérer que la « boussole de l’émotion ».
   Il me parlait ensuite des gens qu’il aime écouter et d’autres dont les voix lui sont insupportables, des gens qu’il aime sur scène mais dont les disques l’ennuient, de ceux qui le font craquer et ceux qui le laissent indifférent, etc.
    Bon, j’ai bien compris ce qu’il voulait me dire : la raison et l’intellect n’ont pas grand-chose à voir dans ce domaine, les chansons s’adressent avant tout aux sens.
   C’est vrai qu’on peut disserter à l’infini sur une chanson sans cependant réussir à décrire vraiment ce qui en fait le charme. Il tient souvent à peu de chose, c’est un son, une inflexion de la voix, tel mot avec telle note, puis telle harmonie, tel rythme. On ne saurait dire vraiment ce que cela éveille en nous. On a parfois l’impression que cela vient de très loin.
    Ce charme indéfinissable peut être fugitif, immédiat ou plus long à agir, trompeur, tapageur ou tranquille, mais il faut qu’il soit là, sinon ça ne fonctionne pas. Pas d’émotion.
 
    Au fond, si c’était à refaire, je crois que deviendrais chanteur « de charme », pour mettre toutes les chances de mon côté, et j’achèterais une boussole !
 

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Question de limites
 
    Souvent quand on veut dire de quelqu’un qu’il chante mal ou de manière peu agréable, on dit qu’il chante faux. Ça n’est pas exact dans la plupart des cas. Les chanteurs de chansons ne chantent en général pas spécialement juste, mais pas spécialement faux non plus.
 
   Chanter juste ou faux c’est un problème « d’intonation », c’est comme ça qu’on dit dans un cours de solfège. Chanter faux c’est ne pas respecter les intervalles entre les notes dans une échelle donnée et chanter par exemple une note à une hauteur qui n’est pas vraiment ce qu’elle devrait être. Elle est alors trop haute ou trop basse. La justesse (ou non) d’une note peut être objectivement mesurée selon le nombre des fréquences (Hertz ou Hz). Par exemple le « la » du diapason est fixé par convention à 440Hz.
 
   Cependant de nombreuses expériences montrent que la justesse ou la fausseté, l’appréciation de la hauteur de la note, est une question de perception et donc d’impression, même chez les musiciens les plus aguerris. (J’ai participé moi-même à ce genre d’expérience, avec des musiciens formés et diplômés. Les réponses aux questions concernant la hauteur d’un même son, dans des contextes différents, étaient très variables.)
 
   Ce qui est étonnant, et intéressant, dans ce problème de la justesse ou plutôt de l’imprécision dans l’intonation, c’est de voir que la limite, entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est plus, peut varier, chez l’auditeur, d’une voix à l’autre, d’un chanteur à l’autre. Question de timbre peut-être ? Ou encore d’empathie avec l’artiste ?
 
   Ex-chanteur à tubes alcoolisé ou chanteur maudit (alcoolisé aussi), vieux folk singer androgyne sur le retour ou actrice célèbre et chanteuse occasionnelle, selon votre catégorie on vous pardonnera ou non vos faiblesses et vos dérapages vocaux.
    Quant à toutes celles et ceux qui susurrent dans le micro, dont ne se demande pas s’ils chantent juste ou faux mais simplement s’ils chantent, ils ont réglé le problème et sont pour ainsi dire hors concours !
 
   Cependant, pour finir et étayer mon propos, a contrario, je dirai que je n’ai jamais lu d’article dans la presse spécialisée, ou entendu un amateur de chanson, louant la grande justesse de tel chanteur ou telle chanteuse, sa précision dans l’intonation. Prompts à débusquer la fausseté, aurions-nous du mal à apprécier la justesse ? Pourtant, sait-on jamais où commence l’une et où s’arrête l’autre ?
 
    Je me souviens d’un saxophoniste dont un critique, à la sortie d’un de ses disques, avait écrit « qu’il jouait à la limite du faux ! »…le musicien perplexe s’est longtemps demandé s’il n’aurait pas mieux valu jouer à la « limite du juste » !  Difficile problème…C’est bien connu, passées les bornes, il n’y a plus de limite !
 
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Les plus belles chansons sont toujours celles de notre jeunesse
 
  La chanson est une affaire de jeunesse et même un peu d’enfance. Généralement elle ne concerne plus les adultes que sous forme de souvenirs, souvenirs des chansons qu’ils ont aimées dans leur jeunesse.
   Depuis la fin des années cinquante, la jeunesse est la cible privilégiée de ceux qui vendent de la chanson. Elle représente un vaste marché. Sans doute est-ce l’ensemble des stratégies commerciales qui a créé cet état de choses ou du moins l’a-t-il fortement accentué. L’essentiel de la production (des chanteurs ou des groupes jeunes) est destiné aux gens très jeunes.
   
   La plupart des adultes que je connais gardent pour référence, en matière de chanson, celles de leur jeunesse, pas celles d’aujourd’hui. Rares sont les amateurs de chanson d’une génération qui s’intéressent aux chansons destinées aux générations suivantes. Les publicitaires l’ont d’ailleurs parfaitement compris, comme en témoignent les nombreux « tubes » des années soixante ou soixante-dix, utilisés aujourd’hui (années 2000) dans les publicités visant un public plus mûr ou carrément senior.
   
  Les chansons ne sont plus éternelles depuis l’âge de leur diffusion massive, elles vivent et meurent comme les gens et personne ne peut parier sur leur durée. Elles passent à peine le cap d’une ou deux générations.
 
  Bien sûr Amsterdam ou Avec le temps sont pour nous des chansons formidables, mais pour combien de temps encore ? Picasso lui-même disait que, pour une œuvre, la postérité n’est qu’une hypothèse. Je suppose que c’est vrai aussi pour les chansons.
 
   Les chansons héritées d’un passé lointain, devenues folklore aujourd’hui, s’étaient transmises et transformées de génération en génération. Elles étaient peu nombreuses et vivaient longtemps. Aujourd’hui il y a tellement de chansons, tout le temps, partout et pour tous les goûts, que chaque génération peut bien avoir les siennes. Il y en a tellement qu’aucune ne semble plus pouvoir émerger de manière durable. Plutôt que des chansons en particulier, c’est d’ailleurs des personnages de chanteurs ou chanteuses qui émergent, ce qu’ils chantent n’est plus très important, ça n’est qu’un élément de la mise en scène du personnage.
 
     Déjà Jacques Brel disait l’impression qu’il avait de ne pouvoir être apprécié et suivi que par une seule génération et c’est tout. Peut-être qu’il avait raison, lui qui a choisi de faire une courte carrière. En tout cas il considérait que c’était le lot d’un chanteur dans son genre.
 
     Bien sûr il y a l’immarcescible Johnny qui traverse les générations, mais s’agit-il d’un chanteur ou d’un produit industriel toujours recyclé qui une fois disparu ne laissera pas de trace ?  Sauf bien entendu l’exploitation de son souvenir par l’industrie, ce qui sera le dernier avatar de son recyclage permanent, avant qu’il n’intéresse définitivement plus personne, sauf à être évoqué plus tard brièvement comme une figure marquante, ou peut-être une simple silhouette, dans les travaux des historiens de la musique populaire.
 
   Non, décidément la chanson est une affaire de jeunesse. Elle se consomme fraîche, du jour, et ensuite on vit avec le souvenir qu’on en garde, parfois toute la vie. C’est sans doute ce que voulait dire Pierre Mac Orlan, écrivain et auteur de chansons oublié aujourd’hui, lorsqu’il écrivait : […] les vieillards sont de très sensibles auditeurs de chansons dont ils sont souvent seuls à subir le charme ou l’amertume. (Mémoires en chansons, 1965)

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La voix 

 J’ai entendu l’autre jour une collègue, professeur de technique vocale, dire en parlant d’un chanteur connu « qu’elle ne supportait pas sa voix » ! Elle n’était pas agacée par l’absence de technique ou sa mauvaise qualité, ou encore par le style des chansons qu’elle n’aimait pas, non, simplement par le timbre de la voix lui-même.

   Ce genre de rejet existe chez tout le monde, il m’a simplement surpris chez une « technicienne » de la voix dont j’attendais une opinion moins épidermique.

   Cela dit, professionnelle ou pas, on voit bien l’importance de ce qui est sans doute l’élément essentiel dans la perception qu’on a d’un chanteur ou d’une chanteuse : le timbre de sa voix. S’il gêne, agace, irrite, bref si on ne l’aime pas, voire le déteste, c’est rédhibitoire.  Les chansons peuvent être extraordinaires, la technique vocale très élaborée, les compositions magnifiques, si on n’aime pas la voix tout ça ne sert à rien, il n’y a pas de séduction possible, pas d’émotion donc. A l’inverse, si la voix nous touche, la faiblesse de la technique ou celle des chansons n’a souvent plus grande importance, comme si la beauté ou le charme de la voix leur déteignait dessus.

   C’est un peu comme la sympathie, ou même l’amour, il y a des gens très bien pour qui nous ne parvenons pas à avoir de véritable sympathie, ils nous laissent froids, on ne saurait dire pourquoi, cela tient à des riens.  Timbre de voix ou grain de peau c’est pareil, l’attirance est indéfinissable. Nous restons tributaires dans ce domaine de réactions épidermiques qui nous échappent et sont bien difficiles à dépasser.

    On peut aussi se demander pourquoi tel timbre de voix parvient, à une époque donnée, à toucher le plus grand nombre (Edith Piaf ou Ray Charles en leur temps par exemple par exemple), alors que tel autre ne touche pas vraiment ou même agace au plus haut point (au hasard Patrick Bruel ou Jane Birkin ?). Cela reste un mystère. Chacun peut essayer de le déchiffrer ou le commenter à sa manière, mais savoir dire pourquoi telle ou telle voix nous touche, reste un exercice complètement vain. C’est comme ça.

    On peut analyser les paramètres physiques de telle voix qui touche et essayer de les reproduire, ça ne marchera pas, il manquera quelque chose. Tout comme ce musicien informaticien qui essaya, il y a quelques années, de quantifier le « swing » du grand jazzman Michel Petrucciani pour le reproduire avec une machine, ce fut peine perdue…

    On dirait qu’il reste tout le temps un truc qui nous échappe dans ce qui nous plait et nous touche. D’ailleurs, s’il ne nous échappait plus ce truc, ce qui nous plaît nous plairait peut-être moins, voire plus du tout.   

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Il suffit de passer le pont !
 
   Georges Brassens était un grand amateur de prosodie ou, pour le dire plus simplement, de ces jeux subtils de rythme et de sonorités que permet la versification française. Il pratiquait entre autres, avec malice, l’enjambement.
 
    L’enjambement est « un procédé rythmique qui consiste à reporter sur le vers suivant un ou plusieurs mots nécessaires au sens du vers précédent », c’est le Robert qui le dit. Ce procédé n’est pas rare chez les poètes, on le trouve chez Victor Hugo, par exemple dans Booz endormi :
 
Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
 
ou encore, de façon plus novatrice, chez Rimbaud par exemple dans Le dormeur du val :
 
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil de la montagne fière
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
 
    Ce procédé est vraiment beaucoup plus rare dans les chansons. Georges Brassens, grand connaisseur des classiques de la poésie, en a joué avec malice et ingéniosité pour trouver des rimes audacieuses et souvent rigolotes, comme dans Mélanie :
 
Ell’ vous emprunte un cierge à Pâques
Vous le rend à la Trinité.
Non, non, non, ne me dites pas que
C’est normal de tant le garder.
 
Ou encore dans Je me suis fait tout petit
 
Tous les somnambules, tous les mages m’ont
                       Dit sans malice
Qu’en ses bras en ses bras en croix, je subirai mon
                    Dernier supplice
  
   Il y a d’autres nombreux exemples d’enjambement dans les chansons de Georges Brassens. L’originalité du procédé en chanson tient au fait qu’une fois mises en musique les strophes où les vers sont « enjambés », un décalage se crée entre la logique de la ligne mélodique et la logique de la grammaire, donc du sens de la phrase.
   Traditionnellement, dans une chanson, une phrase musicale (ou une partie cohérente d’une phrase divisée par une césure ou pause) correspond à un vers, qui le plus souvent équivaut lui-même à une phrase ou un élément d’une phrase cohérent grammaticalement.
   Chez Brassens, selon la tradition, la phrase musicale se termine, ou au moins reste en suspens (à la césure), à la fin du vers, mais dans le cas d’un enjambement elle s’arrête sur un élément grammatical qui n’a pas forcément un sens tant qu’on n’a pas entendu les premiers mots du vers suivant. 
Par exemple, toujours dans Je me suis fait tout petit :
tous les somnambules, tous les mages m’ont
    La mélodie du couplet reste en suspens sur le « m’ont » (qui se trouve accentué) avant de reprendre sur « dit » (accentué aussi) de Dit sans malice
La logique mélodique, qui suit le rythme du vers, coupe donc en deux l’élément grammatical cohérent « m’ont dit » (où seul dit devrait être accentué).
 Quand j’étais petit, j’entendais parfois cette chanson et longtemps je me suis demandé ce que pouvait être un « magemont »…
 
     Ce décalage, dont on pourrait supposer qu’il n’est pas raisonnable et détruit le sens, donne au contraire à entendre le texte d’une façon sans doute plus active de la part de l’auditeur et surtout permet de l’entendre sous un nouvel angle, légèrement décalé. Il permet d’entendre d’abord le rythme de la versification, il précède la signification du texte qui du coup (pour peu qu’on s’en donne la peine, si on n’a plus cinq ans !) nous apparaît de manière décalée, plus subtile, et non pas instantanément comme dans la conversation par exemple. On retrouve la phrase « à travers » la musique, où elle est cachée (mais pas trop quand même !).
   A ce titre, les chansons de Georges Brassens sont avant tout de la musique (contrairement à l’idée reçue selon laquelle le « littéraire » primerait chez Brassens, le poète.), elles s’éloignent parfois, et même souvent, beaucoup du rythme du langage parlé pour céder à celui de la musique, notamment dans le cas des enjambements. Elles sont musique, musique de mots et de notes étroitement enlacés, bien plus que d’autres chansons orchestrées de manière « symphonique » pour de grandes voix et dont on peut croire spontanément qu’elles sont plus musicales que celles de Brassens, mais où finalement le rythme des mots ressemble en fait beaucoup plus à celui du langage parlé, auquel la mélodie vient se plier.
 
   Bien entendu, cette histoire d’enjambement pourrait être réduite à une simple affaire de mécanique et de virtuosité, mais le très grand talent de Georges Brassens aura été de savoir ne pas abuser de cette technique, de ne pas en faire un procédé, et de la mettre au service d’un discours poétique marqué par un grand classicisme, afin que nous l’entendions avec une oreille nouvelle. A mon avis, il a réussi son coup, ce qui donne à ses chansons une formidable originalité.
    D’ailleurs, aux sceptiques, comme aux autres que cela intéresse, je donne rendez-vous au refrain de La non-demande en mariage, un chef-d’œuvre dans le genre. Témoignage d’un raffinement rythmique, jamais égalé peut-être, au service de ce qui reste, pour moi, une des plus émouvantes chansons d’amour du répertoire.
 
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   Les collectionneurs
 
    J’ai toujours été étonné par certains mordus de la chanson qui collectionnent les chanteurs comme d’autres les timbres ou les fers à repasser. La quantité prend souvent le pas sur la qualité et la manière dont s’exerce leur esprit critique m’échappe dans les grandes largeurs.
 
   Ils sont assez rares, mais on les rencontre parfois dans les petites salles dédiées à la chanson. Lorsqu’ils entament avec vous (surtout s’ils vous savent chanteur vous-même) une conversation, ils évoquent toute une collection d’artistes n’ayant rien à voir les uns avec les autres, mais qu’ils aiment ou plutôt collectionnent donc. Vous voyez ainsi défiler, ahuri et impuissant, tout un tas de figures chantantes, tout le ban et l’arrière-ban des marginaux du métier qu’ils ont entendus chanter et dont vous pensez que certains feraient peut-être mieux de se taire. Mais bon, chacun ses goûts après tout.
 
   Cependant ne vous avisez pas d’essayer d’en ajouter un ou une à la liste de votre propre chef, un ou une qui vous semble particulièrement talentueux et digne d’intérêt. Vous risquez de vous retrouver face à un collectionneur incrédule ou même furibard que vous vous immisciez dans sa collection. Celui ou celle que vous aurez évoqué ne pouvant à l’évidence pas en faire partie. Toutefois vous ne saurez jamais pourquoi ! Les collectionneurs de chanteurs ont une logique propre dont les tenants et les aboutissants risquent de vous échapper, surtout si vous êtes vous-même chanteur.
 
   Méfiez-vous cependant de la promptitude avec laquelle, s’ils vous apprécient, ils vous intègreront dans leur collection, parmi des gens dont la démarche vous semble pourtant très lointaine de la vôtre ! Vous vous retrouverez situé, étiqueté, classé dans une hiérarchie selon des critères dont vous ne saurez jamais rien. Ainsi, j’ai appris un jour que je me situais juste derrière tel autre, qui (ouf !) était le premier du classement. Bon, deuxième, c’est pas mal, après tout !
 
  Le truc de ces collectionneurs de chanteurs c’est de suivre et dénicher les inconnus, mais à la condition qu’ils le restent, s’ils deviennent célèbres, ils ne les intéressent plus. Ils ne sont plus des pièces rares. Plus le chanteur est inconnu et persiste dans l’anonymat plus il leur plaît, plus ils ont l’impression de posséder un trésor.
  On m’a rapporté la conversation (véridique) entre deux « chansonophiles » qui venaient de faire connaissance et se « montraient » leurs collections respectives :
- Et celui-là, tu le connais ? 
- Oui, tu parles, et celui-ci ? 
- Formidable, mais je suis sûr qu’un tel, tu ne le connais pas !
 
   Et ainsi de suite, bref ils connaissaient tous les deux les mêmes chanteurs, même très peu connus, même les plus à la marge de la marge !
    A court d’arguments dans cette joute terrible, l’un finit cependant par dégainer son atout maître, un nom imparable, absolument inconnu : le mien !
Il avait gagné !  Inutile de vous dire que je suis très honoré d’être à l’origine de cette victoire éclatante ! D’être une pièce rare en somme.
   A force d’anonymat et d’abnégation il ne m’est pas interdit d’ambitionner même la première place chez certains farouches collectionneurs.
   Il n’est pas dit que je n’y parvienne pas un jour, patience !
 

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  A l’ombre de Richard A.

    Nous allions voir Bob Dylan. C’était la première fois et donc un événement considérable pour nous.  Depuis le temps que nous l’admirions et suivions son travail avec notre passion toujours intacte d’adolescents, dont nous n’avions pourtant plus l’âge, nous allions enfin le voir.

   C’était à Antibes, en plein air. Mon copain, un grand amateur de Bob, était assis à côté de moi sur les gradins amovibles, face à la mer.

     En attendant l’arrivée du maître, précédé de sa réputation de sale gosse capable de saloper un concert comme d’en faire un moment d’exception, nous devisions donc, tout en nous remémorant in petto notre parcours avec Bob et ses chansons, tout un pan de notre jeunesse et ses émois en somme. Je sentais à mes côtés mon ami fébrile, émouvant et ému, plongé aussi dans ses souvenirs.

   Je me remémorais mon premier contact avec une chanson de Bob. J’étais très jeune lorsque j’avais entendu la première fois Ecoute dans le vent (Blowin’ in the wind) par Richard Anthony. La mélodie m’avait beaucoup plu. Par la suite j’avais découvert Bob Dylan par lui-même et du même coup découvert la sorte de trahison qu’avait pu être Ecoute dans le vent par Richard Anthony. Mais bon, c’était par lui que j’avais eu mon premier contact avec Bob. Comme pour les expériences sexuelles, la première n’est pas forcément la meilleure, mais on s’en souvient !

   J’en étais là de mes réflexions lorsque je fus tiré de ma rêverie par un mouvement un peu inquiétant de la rangée de gradins où nous étions assis. Les planches se mirent à trembler et balancer un peu. A l’extrémité de la rangée j’ai vu alors un placier qui aidait quelqu’un à venir s’installer. Une personne d’une corpulence considérable, une sorte d’ombre énorme et maladroite, miraude comme une chaufferette. C’était l’origine du tremblement des gradins.

     La personne en question réussit quand même à venir s’asseoir à une place disponible, juste à coté de mon copain que je vis d’un coup se figer comme le marbre. En regardant mieux, j’ai su pourquoi : l’énorme personne était Richard Anthony lui-même ! L’inoubliable chanteur d’Ecoute dans le vent était là, à nos côtés, pour cette première avec Bob ! Il nous avait suivis depuis les années soixante, mais il avait forci !

   J’ai un peu oublié le concert très oubliable de Bob Dylan cette année-là, en revanche l’image de mon copain, qui regardait droit devant lui, un sourire ironique figé au coin des lèvres,  se détachant sur l’ombre gigantesque de Richard Anthony, je ne suis pas près de l’oublier !

  Je peux bien l’avouer aujourd’hui, la peur ne m’a pas quitté pendant tout le concert ! La peur que cet énorme chanteur des années soixante ne fasse s’écrouler les gradins où nous étions venus sagement écouter Bob Dylan, comme des adolescents émerveillés.

    Il n’aurait plus manqué que ça, un accident tragique au concert de Bob ! Après avoir saboté consciencieusement Blowin’ in the wind quelques années auparavant, ça aurait fait quand même beaucoup pour un seul homme !

  Depuis, nous avons assisté ensemble à un très beau concert de Bob, assis sur les gradins de pierre d’un théâtre antique. Là, c’était du solide, mais Richard n’est pas venu.

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   La dimension critique

    Dans une de ses dernières parutions la défunte revue Chorus avait eu l’idée d’agrémenter par des étoiles les chroniques de cd. De une à trois selon que le chroniqueur aimait un peu, beaucoup, passionnément.

  Le comédien François Morel, qui aime aussi à taquiner la chanson, s’est fendu d’un courrier à la rédaction au prétexte que : Chaque artiste est une île, indispensable, incomparable. Il est vain d’installer une hiérarchie, écrivait-il.

    Exit les étoiles donc, annonçait Fred Hidalgo (rédacteur en chef de la revue) dans son dernier éditorial. Puisque François Morel, qui est célèbre, le disait : donner des étoiles ce n’est pas bien.

    Peut-être que François Morel a raison et que tout le monde est intéressant finalement, pourvu qu’il « fasse » de la chanson. C’est un peu l’impression qu’on a d’ailleurs en lisant les articles et les blogs des journalistes spécialisés. Tout y est mis à plat, sur un même plan, sans aucune perspective qui permette de situer un peu les choses. Tout se vaut. Et à moins de savoir lire très finement entre les lignes, il est impossible d’y découvrir une véritable dimension critique.

    Entre la reconnaissance des nouveaux talents, des talents méconnus, des « maudits » et la révérence à ce qui marche et « doit forcément être valable puisque ça plait au plus grand nombre », c’est vrai que le critique a fort à faire et sans doute bien du mal à s’y retrouver lui-même. Le domaine de la chanson est très vaste, mais tout y aimer ou ne plus rien y aimer du tout finit par revenir au même. C’est peut-être là aussi une des causes de la disparition, que je déplore, de la revue Chorus.

   C’est très généreux de ne pas vouloir établir de hiérarchie et traiter tout le monde sur un pied d’égalité, cependant, pour paraphraser George Orwell, tous les artistes sont peut-être « des îles, indispensables, incomparables », mais certains plus que d’autres !

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    Les paroliers « professionnels »
 
   Je n’en ai jamais rencontré mais je sais qu’ils existent. Certains ont même tenu le haut du pavé à une époque, des sortes de gourous du texte et du succès populaire, comme Pierre Delanoë par exemple.
  Je n’ai rien de particulier contre cet excellent homme, ad patres aujourd’hui, mais je me souviens de l’avoir entendu, il y a longtemps, prodiguer ses conseils au cours d’une émission de radio où deux auditeurs (auteurs « amateurs » de chansons) étaient invités à soumettre par téléphone un texte au maître. Ses conseils prenaient la forme d’une sorte de corrigé du texte ainsi soumis à sa sagacité d’expert.
  J’ai le souvenir d’un texte d’ « amateur » composé de beaucoup de clichés qui rimaient, mais duquel émergeaient ça et là quelques trouvailles bien originales et à mon avis encourageantes. En virant les clichés ça aurait donner quelque chose de valable.
  Pauvre de moi ! Je n’avais décidément rien compris à la chose…Delanoë dans son corrigé, au contraire, supprima tout ce qui pouvait ressembler à quelque chose d’original et me plaisait bien, pour le remplacer illico par des vers d’une platitude à faire pâlir d’envie Barbelivien !
   Ce jour-là, j’ai compris ce qu’était un parolier « professionnel » et aussi l’idée qu’il pouvait se faire du public.
  
   J’ai lu, il y a moins longtemps, l’ouvrage d’un autre parolier professionnel qui a eu quelques succès à son actif. Dans son livre il commente ses activités et défend la profession de parolier, un peu menacée depuis quelques années par l’abondance des auteurs-compositeurs et interprètes sur le marché. Rien à dire à cela.  C’est bien de faire l’apologie de son métier, mais à condition de ne pas nous faire prendre les vessies pour des lanternes, comme dans cette anecdote qu’il rapporte :
    Jacques Brel, qui avait laissé la chanson pour le cinéma, venait de terminer son film Far West. Il rencontre Delanoë dans un bar :
 « C’est dommage que je ne te rencontre que maintenant ! Je t’ai cherché partout, j’ai écrit une chanson pour mon film, mais elle n’est pas bonne, j’aurais voulu que tu l’écrives ! »
    C’est sans doute vrai, mais raconté comme ça, c’est un peu vouloir nous faire croire que même Jacques Brel (immense auteur de chansons) était perdu sans l’aide d’un Pierre Delanoë !
 
    Du coup on serait presque en droit de se demander si la présence de Delanoë aux côtés de Brel, lorsqu’il écrivait Amsterdam, Ces gens-là ou La chanson de vieux amants –qui sont déjà d’honnêtes petites chansons, mais sans plus, non ?- n’aurait pas permis d’obtenir carrément de purs chefs-d’œuvre ? La question est posée !
    Ah, c’est vraiment dommage ! Oui, on a toujours besoin d’un parolier « professionnel » à portée de main.
    Hélas, je n’en ai jamais rencontré, mais je sais qu’ils existent. 

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Bonne nuit les blaireaux

    Cette anecdote a été rapportée par Julien Clerc (je crois l’avoir entendue à la radio).

    Lors d’une séance de travail avec David Mc Neil (chanteur, parolier, romancier et fils de Marc Chagall) sur la chanson Melissa, métisse d’Ibiza, s’est posée la question de savoir si parmi toutes les allitérations en « s » et en « t » (Melissa, métisse, mater ma métisse, etc.) il était opportun ou non de faire figurer le nom de Matisse (le peintre). Ce qui n’était pas forcément sans rapport avec le sujet de la chanson, puisque Matisse a peint, dessiné ou même représenté en papiers découpés un bon nombre de nus féminins.

  Mais n’était-ce pas un peu compliqué, voire hasardeux, d’évoquer Matisse dans une chanson, se demanda Julien ? Pour en avoir le cœur net, les deux artistes sont descendus dans la rue et ont demandé à la première personne qu’ils rencontraient, si elle connaissait Matisse ! « Qui ça ? » aurait répondu une brave dame. Ils sont donc retournés à leurs travaux, bien convaincus, après cette enquête sommaire, qu’il ne fallait pas dire le nom de Matisse dans la chanson. Trop compliqué, trop inconnu du grand public !

    On n’est jamais assez prudent avec le public quand il s’agit de vouloir plaire au plus grand nombre pour gagner beaucoup de pépètes, il faut surtout ne pas effaroucher le blaireau.

   Matisse, non mais, ça va bien ? Pourquoi pas Le Tintoret ou Titien du temps que vous y êtes ! Vous voulez ruiner ce pauvre Julien et ce pauvre Mc Neil !

  Bon, c’est vrai que la chanson est au demeurant très réussie et fut un immense succès. Cependant je ne crois pas que le nom de Matisse y aurait changé quoi que ce soit, mais bon, n’ergotons pas, de toute façon là où il est, Matisse doit s’en foutre un peu.  

 

 

Mon ami René Troin m’écrit :
 
   Je viens de lire "Bonne nuit les blaireaux" qui se rapporte à ces "mots compliqués" que les chanteurs de variétés s'interdisent désormais alors qu'ils ne le faisaient pas forcément dans les années soixante. […] ton évocation de l'incident "Matisse" m'a rappelé une autre anecdote à la "morale" diamétralement opposée puisqu'elle voit le public s'opposer à une simplification de texte. C'est Adamo qui l'a racontée (aujourd'hui, j'ai décidé de citer Adamo pour t'énerver, ça ne peut pas toujours être à ce pauvre Joe Dassin de s'y coller) : dans "La Nuit" (1964), il chante : "Tantôt tu me reviens FUGACE". Dans les années quatre-vingt, sur scène, il a tenté de remplacer "FUGACE" par "TU PASSES", sans doute animé par le même misérable souci que McNeil et Clerc. Eh bien, des gens sont venus se plaindre à la fin des spectacles. Et Adamo a rétabli le mot compliqué.
 
  Dont acte !

 

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Hommage à Graeme Allwright
 
       Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire dans une autre note, pendant mon adolescence (années soixante) j’ai été tiraillé entre la chanson anglo-saxonne et la chanson française dite « à texte ».
     Pour celui qui aimait entendre Brel ou Brassens par exemple, mais adorait aussi le folk rock américain (Dylan et consorts), il n’était pas facile de trouver un lien entre les deux genres, surtout lorsqu’on avait envie soi-même d’écrire et de chanter. Quel style choisir ? Il semblait qu’il fallait être soit l’un soit l’autre, les deux genres étaient incompatibles, avec des codes musicaux trop différents.
    Nous avions l’impression que la langue française avait du mal à s’adapter à cette musique essentiellement américaine. Puis petit à petit des adaptations, en particulier des chansons de Bob Dylan, sont apparues.
    Je passerai par charité sur Ecoute dans le vent (Blowin’ in the wind) et J’entends siffler le train (500 miles) chantées par Richard Anthony tout d’abord, pour ne retenir que celles chantées par Hugues Aufray ensuite (Aufray chante Dylan et avant, N’y pense plus tout est bien).  
   Tout ça nous plaisait bien, cependant l’impression d’extraordinaire que nous laissaient les textes de Bob Dylan (que nous déchiffrions à grand-peine avec notre dictionnaire) disparaissait dans ces traductions ou adaptations affadies sans doute par le parolier professionnel qu’était Pierre Delanoë. (Je reviendrai sur « les paroliers professionnels».)
 
    Lorsque Graeme Allwright a débarqué, à peine quelques années plus tard, dans notre paysage, l’horizon s’est élargi, nous avons tout de suite senti chez lui une plus grande authenticité. D’abord dans la voix et son charmant accent « américain » de Nouvelle-Zélande, qui permettait de conserver un part d’exotisme, même avec des textes en français ( !), puis dans la musique et les sonorités de guitares, banjo et autres, nettement plus convaincantes. Quant aux textes, ils étaient beaucoup plus proches des originaux et gardaient une sorte de rudesse, d’âpreté, sans doute parce qu’ils avaient échappé à un parolier professionnel.
    Graeme a eu le génie de l’adaptation et de la traduction. Avec lui nous avons commencé à nous dire qu’un texte en français (qui dit autre chose que Twist again ou Dadou ronron) pouvait très bien sonner sur ce type de musique venu des USA. De plus, il nous faisait connaître des chansons et des chanteurs que nous ne connaissions pas ici, au fond de notre banlieue prolétaire.
   Graeme a écrit lui-même aussi quelques chansons fameuses dans ce style. Longtemps ces chansons ont hanté les feux de camp et les colonies de vacances, sans que, souvent, on ne sache plus au fil du temps qui en était l’auteur et en perdant un peu leur sens aussi. Buvons encore une dernière fois, à l’amitié l’amour, la joie (l’amour, la joie répétait l’écho !) ! Et Jolie bouteille…une histoire d’alcoolique reprise en chœur dans les colonies de vacances ! Cette belle chanson de Tom Paxton avait été précédemment chantée par Julie Dassin, la sœur de Joe, c’était devenu Vive le vin, vive le raisin, vive le lait de la vigne !  Encore une farce d’un parolier professionnel sans doute ?
 
     Un bon moment j’ai pensé que Graeme Allwright allait réussir à donner de son vivant des chansons « anonymes » au répertoire français. Cependant le temps passe et il faut se rendre à l’évidence, ces chansons-là disparaissent et personne ne les chante plus. A moins que la mode ne revienne un jour, elles disparaîtront avec les générations qui les ont chantées et le nom de Graeme Allwright aussi.
 
  Cependant on lui doit quand même de magnifiques adaptations des meilleures chansons de Léonard Cohen (Suzanne et L’étranger, entre autres) et du coup, l’idée qu’une adaptation fidèle est possible, même en chanson.
    Je lui dois personnellement une bonne part des grandes émotions poético-musicales de ma jeunesse et surtout je lui sais gré d’avoir montré que chanter en français des textes ambitieux dans un style de musique « américain » était possible. La voie était ouverte, je l’ai suivie, à ma manière.
Salut Graeme.

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Prof 

   Les conseils que je donne à mes élèves en ce qui concerne l’écriture des chansons me paraissent d’une grande pertinence puisqu’ils sont les fruits d’une longue expérience, cependant je dois bien avouer que j’ai beaucoup de mal à les mettre en pratique dès qu’il s’agit de mon propre travail et des impasses où il me conduit parfois.

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Etre drôle

     Un vieux comédien célèbre (Jean-Louis Trintignant) racontait qu’il avait fait jusqu’alors des choses qui « ennuyaient » les gens ou qui peut-être les émouvaient, mais il n’avait pas moyen de savoir s’ils s’ennuyaient ou s’ils étaient émus.

   Depuis peu il faisait des choses drôles et là tout était bien plus clair, les gens riaient ou pas, bref il avait un moyen de savoir s’il avait atteint son but, s’il avait touché ou non le public.

   C’est vrai, il vaut mieux faire rire les gens, bien que ce soit très difficile de les divertir. D’ailleurs faire rire, n’est-ce pas une sorte de réflexe de séduction, sur la scène comme ailleurs ? Tous les dragueurs le savent. L’expression qui parle de mettre les rieurs de son côté, même ainsi détournée, est assez juste.

 On reproche si facilement aux gens de ne pas être drôles, qu’on finit par croire qu’il faut l’être à tout prix. Celui qui monte sur les planches doit faire preuve d’humour, ou se débiner rapidement dans l’ombre.

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Exercice de modestie (Confidence d’un chanteur à texte)    

    J’ai incontestablement écrit quelques unes des plus belles chansons parmi toutes celles écrites des années quatre-vingt à aujourd’hui. Je suis bien obligé de le dire puisque personne ne s’en aperçoit !

  Charité bien ordonnée commence par soi-même, alors je ne vais pas me gêner pour dire ici à quel point mes chansons sont belles, ma modestie dût-elle en souffrir. Je ne vais pas attendre d’être mort pour qu’on me découvre, je préfère me découvrir moi-même tout de suite !

   Il est vrai que la concurrence est rude entre les auteurs qui peuvent prétendre aux plus belles chansons depuis les années 80, surtout que certains ont même commencé avant, dès 1960 !   Nous nous livrons à distance, et loin du public, une bataille féroce pour être celui qui aura écrit les plus belles chansons de son époque.

  C’est dommage pour les autres, qui ne manquent pas de talent, mais je suis quand même vraiment le plus fort ! Personne ne le sait bien sûr, ni mes pairs et adversaires ni le public non plus, mais ce genre de victoire et de supériorité n’a que plus de saveur si elle reste secrète et que le vainqueur sait rester discret et modeste.

    Et je crois que dans ce domaine je ne me démerde pas trop mal.

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Parler de chanson
 
  Souvent il semble difficile de « parler chanson », que ce soit avec des profanes ou même gens intéressés de près par la question, tant la relation affective à tel ou tel artiste prend rapidement le pas sur la distance que demande l’analyse et brouille le jugement.
   Parler chanson ça n’est pas forcément parler des artistes en particulier, c’est parler avant tout des chansons qu’ils chantent, des courants dans lesquels ils s’inscrivent et de l’époque dont ils sont un reflet, un « produit ».
   Souvent au cours de ce genre de conversation on me demande : « Mais un tel, tu le situes comment alors ? » ou alors « Oui, mais une telle, ça n’est quand même pas la même chose » etc.
      Lorsqu’on aime un artiste on a du mal à admettre qu’il se situe dans un courant, une mode, on a du mal à le mettre dans le même panier que d’autres, on le voudrait unique. On ne peut pas non plus admettre qu’il soit le « produit » d’une époque, on le préfère un peu intemporel.
     On a le sentiment qu’il est impossible de rendre compte, autrement que sur un mode admiratif, d’une dimension artistique qu’on imagine ne pas être mesurable, qui dépasse les limites de l’analyse, trop réductrice, ou de la réflexion tout simplement. Bref, on mythifie.
 
  Je vois dans ce réflexe de refus une sorte d’écho à celui qui est souvent le nôtre devant l’analyse sociologique à laquelle il nous plaît de penser que nous échappons, parce que nous nous imaginons toujours être à part, un être unique et que nous ne voulons pas nous laisser enfermer dans des catégories qui nous semblent réductrices. Nous n’aimons pas être objectivés, cela contrarie notre narcissisme, un grand philosophe et sociologue, Pierre Bourdieu, l’a bien expliqué. (Dire simplement son nom vous fait passer aujourd’hui pour un snob ou un marxiste attardé, au choix, mais bon, ça n’est pas une raison…)
 
   C’est la même chose avec les chanteurs et chanteuses que nous admirons et dans lesquels nous projetons tant de choses, même à notre insu, que nous avons du mal à accepter de les voir objectivés ou, du moins, ramenés à une dimension plus banale, plus humaine, sans mythe.
  
    Nombreux sont les gens, de n’importe quelle génération, qui ont « leur » chanteur ou chanteuse, avec qui ils entretiennent une sorte de relation (à sens unique) privilégiée et parfois irrationnelle.
  Les industriels, et bien des artistes (même marginaux), de la chanson ont parfaitement compris ce phénomène et ils sont passés maîtres dans l’art de créer des mythes, auxquels chacun, selon ses goûts, viendra verser son obole, quelques fois les larmes aux yeux.
     Mais bien entendu, la sensibilité et les goûts, ça ne se discute pas, c’est bien connu. Ça arrange tout le monde.

 

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Guy Béart

     Guy Béart aura eu une carrière assez courte au total, de la fin des années cinquante au début des années soixante-dix. Ce qui n’est déjà pas si mal, même s’il est oublié aujourd’hui.

    Guy Béart est un des derniers chanteurs à textes (avec Claude Nougaro) à avoir réussi à s’imposer, « passer les mailles du filet, dira-t-il », au moment où la vague des yéyé envahissait le paysage de la chanson française en emportant pratiquement tout sur son passage, y compris Serge Gainsbourg, de la même génération et la même école (le cabaret de la Rive gauche).

     Guy Béart est bien oublié aujourd’hui. Son œuvre est pourtant très intéressante et devrait tôt ou tard trouver sa juste place dans l’histoire du répertoire.

   L’originalité de Guy Béart aura été de ramener la « chanson à texte » vers les racines de la chanson traditionnelle ou folklorique, comme on disait à l’époque. Il a systématisé ce qui était déjà à l’œuvre chez Georges Brassens dont les chansons renferment des références explicites (dans la forme et dans le fond) à la chanson traditionnelle et à la poésie (aussi bien celle du Moyen-âge que celle du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle).

    L’écriture de Guy Béart est peut-être moins littéraire que celle de Brassens, mais elle est plus directe, plus simple, plus « moderne ».

    S’appuyant sur les formes de la chanson traditionnelle, Guy Béart aura cependant traité des sujets contemporains, moins « intemporels » que ceux de Brassens.  Béart a parlé de son époque et la langue de son époque en traitant musicalement ses chansons comme des chansons folkloriques dans lesquelles on entend parler de téléphones, de voitures, de télé, de bombe à neutrons etc.

   Près de quarante ans plus tard on constate à leur écoute que nombre d’évocations restent actuelles (au hasard, Le dopage dans le Tour de France ( !) dans La vérité, les médias et le sensationnel dans Tournez rotatives etc.) De nombreuses chansons de son répertoire sont des témoignages de leur époque, traitées avec des formes et des musiques « traditionnelles », héritées d’un passé indéfini.

    Guy Béart a d’ailleurs, au début des années soixante-dix, consacré deux albums aux chansons du patrimoine français anonyme, aux vielles chansons de France. C’est vrai que la période était propice au « folk » qui était alors à la mode, mais il s’agissant surtout du « folklore » américain. Guy Béart a eu le mérite de nous rappeler que nous avions aussi de très belles « vieilles chansons de France » !

     C’est peut-être, entre autres, cet aspect folklorique de ses chansons qui aura valu à Guy Béart le statut de ringard qui est encore le sien depuis un bon moment.  Loin des textes alambiqués et poétiques sur des musiques peu dansantes des dernières vagues de la Rive gauche et loin du rock ’n roll pour les « kids », il a tracé un chemin très original en écrivant des chansons populaires, dans le sens le plus noble et le plus ancien du terme. Ce fut un apport considérable au répertoire dont avec un peu de recul nous devrions finir par mieux apprécier l’importance. C’est en tout cas mon souhait.

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La chauve-souris

     Dans le début des années soixante-dix j’ai croisé beaucoup de ces chanteurs poètes qui se considéraient tellement comme des poètes qu’il leur semblait inutile, voire indigne de leur condition, d’apprendre convenablement la musique et essayer de devenir un peu plus musicien. Comme si la musique était un domaine un peu terre à terre qu’il convenait de laisser aux techniciens spécialistes, comme la plomberie aux plombiers ou la mécanique aux mécaniciens.

     A l’inverse j’ai croisé aussi pas mal de musiciens qui regardaient de haut les chanteurs ou chanteuses, avec une sorte de condescendance professionnelle, imbus d’un savoir-faire pourtant parfois médiocre. Pour eux les textes des chansons étaient une anecdote, une coquetterie d’auteur, une ornementation accessoire pleine de détails qu’il leur fallait bien tolérer mais qu’ils ignoraient superbement.

     Je ne me suis jamais senti à l’aise ni chez les uns ni chez les autres, comme la chauve-souris, à la fois mammifère et oiseau. Entre deux genres, sans appartenir à aucun des deux.

Sans doute ne suis-je pas assez poète pour les premiers et pas assez musicien pour les autres ?

     C’est possible, mais ça tombe bien puisque je suis auteur compositeur et que la chanson, en principe, se trouve à mi-chemin entre la musique et la poésie à ce point où les deux genres se rencontrent pour finalement n’être plus ni l’un ni l’autre, mais devenir quelque chose de nouveau, métissé et unique : une chanson.

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Les chansons de Félix

   Il n’y a pas très longtemps François Béranger a enregistré un album de chansons de Félix Leclerc, et Hugues Aufray aussi. Félix est un auteur-compositeur québécois un peu oublié de nos jours, du moins en France. Que des chanteurs aussi différents que François Béranger et Hugues Aufray se tournent vers lui, à la fin de leur carrière, pour le chanter est un signe de reconnaissance peu banal. C’est redonner à Félix Leclerc toute la place et toute l’importance qu’il mérite.

   L’autre jour un de mes copains m’a dit qu’il s’était mis à aimer les chansons de Félix Leclerc seulement récemment, qu’il lui avait fallu du temps pour les aimer, que même vers la trentaine elles ne lui « parlaient » pas. Il a maintenant cinquante et quelques années et elles lui parlent enfin.

   Ecrire au moins une chanson de ce calibre devrait être l’ambition de tout auteur-compositeur.   

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  L’éternel refrain

    Je lisais récemment dans la revue Chorus (qui en anglais signifie refrain) la critique du dernier album d’un chanteur « à texte » de ma génération. J’ai été interpellé par le fait que le journaliste, après les amabilités d’usage, glisse en fin d’article des remarques laissant à penser que le cd était en fait monotone et ennuyeux, pour diverses raisons et entre autres pour celle que dans ces chansons-là il n’y avait jamais de refrain.

    Puisque cette revue est la seule sur le marché à être spécialisée dans la chanson (la revue est sous-titrée « Revue de référence de la chanson ») chroniquant les cd d’artistes parfois complètement inconnus aussi bien que ceux de gens très célèbres, on peut difficilement soupçonner les critiques qui y travaillent d’avoir une vison restrictive de la chanson, de ne pas l’aimer dans « tous ses états ». Je me suis donc dit que cette histoire d’absence de refrain méritait qu’on y arrête un peu.   Les chansons sans refrain sont-elles plus ennuyeuses ou plus difficiles à écouter que les autres ? Et même, sont-elles vraiment des chansons ?

  C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre puisque le sentiment de monotonie et d’ennui est subjectif. Cependant en ce qui concerne notre génération, les chanteurs « poètes » et leurs chansons sans refrain, j’ai bien l’impression que tout ça c’est la faute à Léo !

  On ne dira jamais assez à quel point Léo Ferré a eu une profonde influence sur la génération des auteurs compositeurs interprètes qu’on appelait « chanteurs à texte » dans les années soixante-dix.

   Léo Ferré au cours de sa longue carrière s’est affranchi peu à peu des formes classiques de la chanson, notamment de l’alternance couplets/refrain. Il a rapidement substitué au refrain classique le refrain intégré, c’est-à-dire une phrase ou un simple élément de phrase qui revient régulièrement dans la chanson (Comme par exemple « Avec le temps »). Les refrains ont même complètement disparu quand les chansons se sont confondues avec des poèmes. Il s’agissait alors souvent de poèmes qu’il mettait en musique (Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire, Aragon et Ferré lui-même), L’affiche rouge en est un bon exemple.  Certains préfèrent dans ce cas parler de poème chanté plutôt que de chanson. Léo Ferré a d’ailleurs fini par « dire » de la prose qu’il avait écrite sur de la musique qu’il avait composée, il ne s’agissait plus du tout de chanson, en tout cas dans sa forme traditionnelle, mais sur ce terrain-là il ne fut guère suivi.

    Son influence, aujourd’hui sous-estimée ou négligée, a été considérable. Nombreux sont les « jeunes » de l’époque à s’être engouffrés dans cette brèche du poème chanté, sans refrain, mais ils n’ont rencontré souvent qu’un petit succès ou même pas de succès du tout. Ils en furent étonnés et peut-être même un peu amers. Sans doute avaient-ils oublié une chose : Léo Ferré était devenu un chanteur populaire grâce d’abord à une voix formidable et ensuite à des chansons de forme plus classique, avec refrain intégré ou pas, Jolie môme par exemple, ou encore plus tard C’est extra. Si Léo Ferré n’avait été « que » le chanteur de L’affiche rouge, qui en inspira plus d’un quant au phrasé, même avec sa belle voix il n’aurait sans doute jamais connu un si grand succès populaire.

    La chanson traditionnelle est d’une certaine manière l’art de la répétition, du retour (des phrases musicales, de la carrure, des couplets et du refrain « qui se retient bien » ou pas). Nous en avons négligé cet aspect essentiel pour l’embarquer dans de longs discours « sans retour » et nous n’en sommes toujours pas revenus d’ailleurs, dans tous les sens de l’expression.

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Le cul entre deux chaises

   Toute ma vie j’aurai été tiraillé entre la chanson française « à texte » dont l’ambition littéraire est affichée et les chansons anglo-américaines plus rock et plus rythmées comme celles de Bob Dylan par exemple. Entre les deux genres toutes les nuances et toutes les étapes sont possibles bien sûr, elles ont produit d’ailleurs de nombreux avatars depuis quarante ans et plus. Mais il subsiste toujours quand même, sans doute uniquement dans mon imagination, une sorte de point aveugle qui interdit aux deux genres de se rencontrer tout à fait et de se confondre.  
   Dans les chansons « à texte » auxquelles je pense, le côté secondaire de la musique, m’a toujours gêné, comme l’absence de rythme, alors que dans les chansons de l’univers folk rock c’est l’intensité littéraire des textes qui me semblait souvent un peu faiblarde ou alors trop « exotique », américaine en un mot, pour pouvoir rendre compte de la réalité de mon quotidien de Français !  Je n’ai jamais réussi à réconcilier les deux genres, ni dans ma tête, ni dans mes chansons.
 
  Cette tension était déjà dans l’air à l’époque de mon adolescence, quand j’ai commencé à jouer de la guitare. Mes parents m’avaient offert pour Noël un disque de Bob Dylan que j’adorais, mais dans le paquet je fus surpris de trouver aussi un disque de Georges Brassens, dont ils n’étaient pas à ma connaissance particulièrement férus et qui ne m’intéressait pas plus que ça, mais qui sans doute devait représenter dans leur esprit une alternative, une résistance aux chansons anglo-américaines. Peut-être était-ce une manière inconsciente de mettre en balance ce qui pouvait leur sembler un peu trop adolescent et futile avec quelque chose dont il ne savait rien mais qui leur paraissait en somme plus académique, plus adulte (pauvre Brassens !).  C’était peut-être une manière d’équilibrer le futile et le sérieux, le raisonnable et l’aventureux, le scolaire et le buissonnier ? Bref, quelque chose déjà devait être en jeu, même dans l’inconscient de parents pas du tout versés dans les choses de la musique et de la chanson.
   J’ai si bien intégré cet enjeu-là que je n’ai jamais réussi à m’en défaire tout à fait, même si avec l’âge il est plus facile de faire la part des choses, comme on dit, et de voir les nuances.
 
   J’ai quand même le sentiment d’avoir eu, comme auteur de chansons, toujours un peu le cul entre deux chaises, trop ceci pour les uns et pas assez cela pour les autres et vice versa.
 
   Peut-être cette difficulté est-elle artificielle et n’est que le fruit d’une représentation biaisée qui  classe les choses dans le « sérieux » ou dans le « léger », le grave ou le plaisant, dans le culturel important ou dans le divertissement et le futile.
    Mais peut-être, tout aussi bien, cette compatibilité entre les genres pour moi si difficile est-elle le symptôme d’un enjeu et que ce qui est en jeu c’est le rapport entre le texte et la musique, et le fragile équilibre qui les unit dans une chanson.
 
 
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Etre à l’heure

    J’ai entendu hier soir sur une radio locale une émission consacrée à Jacques Debronckart, un auteur compositeur de la fin des années soixante et du début des années soixante dix, pratiquement oublié aujourd’hui.

   Il a fait partie des dernières vagues du courant Rive gauche, comme Maurice Fanon et Henri Tachan, bien oubliés eux aussi. Ces artistes ont été éclipsés par la présence de Jacques Brel et Léo Ferré, qui les précédaient et tenaient le haut du pavé dans cette catégorie dite « chanson à texte ». C’est vrai que malgré toutes les qualités d’un Debronckart ou d’un Fanon leurs enregistrements ne supportent pas la comparaison avec ceux de Brel ou Ferré, ni en ce qui concerne l’écriture et la composition, ni en ce qui concerne la voix et l’interprétation. C’est comme ça, ce n’est pas de chance pour eux, ils n’étaient pas là au bon moment. (En même temps, auraient-ils été là s’il n’y avait eu Brel et Ferré un peu avant eux ?)

   Cependant ces oubliés tiennent une sorte de revanche posthume avec Allain Leprest fêté aujourd’hui tous azimuts comme un grand auteur, considéré même par certains comme un des plus grands (voire un génie, par Claude Lemesle, l’inoubliable parolier de Joe Dassin ! ). Il faut dire que c’est plus facile pour lui, Brel et Ferré étant morts, ils sont devenus des mythes à jamais incomparables et sont désormais hors concours, si l’on peut dire.

   Leprest ressemble comme un frère à ces gens oubliés de la Rive gauche, ces Fanon et Debronckart, même type de textes et même type de musique d’avant le rock’n roll. Il y a quarante ans il aurait été considéré, à leur instar, comme un ringard, une pâle copie de ses aînés, une image du passé. Aujourd’hui il est célébré par les amoureux de « la chanson » comme un de ses plus grands représentants. C’est vrai qu’il a beaucoup de talent, mais il est cependant une image du passé. Un passé dans lequel l’époque frileuse, qui a parfois peur de regarder vers demain, aime se contempler ou se réfugier. Formidable retour en arrière qui dépasse le simple cadre de la chanson et qu’on retrouve aussi au cinéma par exemple (le succès des films de Christian Carion ou encore Christophe Baratier en témoigne). Ce retour en arrière profite à Allain Leprest.

  Debronckart, lui, n’a pas eu cette chance. Il est arrivé trop tard, ou trop tôt, comme on voudra. On ne dira jamais assez l’importance de la ponctualité pour un artiste. Il peut être d’avant-garde ou un genre de vestige, mais il doit l’être pile au moment où il faut. Avant l’heure c’est pas l’heure, après l’heure c’est plus l’heure.

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Une chanson réussie ?

   Il n’y a pas de critère particulier ou de quelconque théorie qui permette de définir ou au moins de cerner ce qui fait une chanson « réussie ». Si on est intéressé par la question, soit pour essayer de comprendre pourquoi on aime telle ou telle chanson, soit parce qu’on souhaite écrire soi-même une chanson « réussie», on ne peut que glaner ça et là, au hasard des interviews d’auteurs célèbres, des indications qui permettent de deviner leur point de vue sur la question, quand ils en ont un.

    Guy Béart, bien oublié aujourd’hui et qui doit attendre sagement sa sortie du purgatoire, a essayé il y a plusieurs années de dégager les éléments qui lui semblent devoir être présents dans toute chanson « réussie » : […] une grande chanson doit contenir quatre points. Si miraculeusement elle les contient, elle possède de grandes chances de toucher. En un la chanson doit enchanter, toucher ce que nous gardons en nous d’enfance, par le jeu des sonorités et celui des mots. En deux elle doit séduire, charmer ce que nous avons de féminin. En trois, après l’enchantement et la séduction, la chanson doit intéresser ce que nous avons de masculin en nous, c’est l’information. En quatre enfin, la chanson doit être mystérieuse, dire les choses entre les lignes, pour nous rendre complices d’un secret. Les grandes chansons de révolte, complètement séditieuses, sont anodines en apparence…

C’est important le mystère, dire les choses au premier degré […] c’est facile et ça m’a toujours profondément ennuyé. (Paroles et musique 1985)

 L’enfantin, le féminin, le masculin et le mystérieux en nous, pourquoi pas ? C’est au moins un point de vue, c’est déjà ça !

   « C’est déjà ça » est aussi le titre d’un recueil des paroles de chansons d’Alain Souchon où il écrivait en guise de préface : Les chansons ne sont pas faites pour être lues, mais écoutées. Distraitement. C’est la musique qui peut accrocher l’oreille et faire entendre les paroles. Les paroles sont derrière, en second plan.

On peut en lisant s’apercevoir que les chansons disent toujours les mêmes choses : que l’amour est difficile, que le temps passe vite, que ce qui est passé est enjolivé, que le monde est mal fait. Tout cela peut être dit de manière provocante, poétique, niaise ou neutre, c’est selon la personnalité de l’auteur (Préface de «c’est déjà tout ça », Ed. Point virgule 1993)

   Le poétique, le niais, le neutre…la personnalité de l’auteur ! Bon, ça ne mange pas de pain, et c’est peut-être vrai après tout.

   Un maître incontesté du genre, Georges Brassens, reste assez évasif et ne s’aventure pas non plus dans des spéculations inconsidérées. Il est assez direct : «Même si on écrit des conneries, il faut poser les trois mots qu’il faut sur les trois notes qu’il faut. C’est un don. Les plus grands poètes ne l’ont pas forcément. »

    Bon, c’est le maître qui le dit, les trois mots qu’il faut sur les trois notes qu’il faut…

On peut noter au passage l’idée que Brassens se faisait du rapport entre les paroles et la musique : les mots posés sur les notes. (Elle est jolie cette idée, surtout de la part de quelqu’un dont on considère (à tort) que les chansons valent avant tout pour les textes). Pour le reste c’est donc une histoire de don…mais ça, je crois que tout le monde s’en doute un peu.

   Je passerai sur les leçons fumeuses données par des paroliers « professionnels » et autres compositeurs du même métal, célèbres à un moment, dont les ouvrages sur la question n’ont pas fait date. Laissons-les à l’oubli où ils sont retournés.   

   Non, il semble ne se dégager aucune règle ou autre théorie quant à l’art de « faire » une chanson, réussie de surcroît. C’est pour ça qu’on préfère le plus souvent parler d’alchimie, alchimie entre les mots et la musique, la voix. C’est déjà pas mal l’alchimie…ça garde son parfum de mystère et c’est une histoire de correspondance entre le monde matériel et le monde spirituel comme dit le dictionnaire.   

  En tout cas l’alchimie ne s’enseigne pas et l’art d’écrire une chanson non plus, du moins à ma connaissance. Il faut donc se contenter de vagues d’observations et de bribes de conseils glanées au hasard. Peut-être cela tient-il au fait que le « métier » ne sert pas à grand-chose dans ce domaine ?

   Georges Brassens, toujours lui, disait qu’après avoir écrit une série de chansons, quand il s’y remettait pour en écrire d’autres, il se demandait toujours « s’il allait encore savoir faire » !

    Est-ce que Rodin, Ravel ou Picasso se disaient la même chose ? Peut-être oui ou peut-être non, peu importe. De toute façon on imagine mal des athlètes de ce calibre se reposer sur un savoir-faire et une technique jamais remis en cause. Sinon comment auraient-ils pu laisser une œuvre aussi riche et variée ?

    Un autre grand, Jacques Brel a dit et redit qu’il avait renoncé à chanter et écrire des chansons à un moment où son savoir-faire était trop grand et prenait le pas sur la sincérité. Peut-être que personne ne sait ce qu’est une chanson réussie ou comment l’écrire, mais gageons que la sincérité de celui qui l’écrit est sûrement un élément de la réussite.

C’est déjà ça, comme dirait Souchon.

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Texte ou prétexte ?
 
   Il fut un temps où les chansons, même les moins ambitieuses (et celles carrément débiles), étaient écrites avec beaucoup de soin. Les auteurs étaient des artisans zélés et les règles prosodiques tenues en grande considération.
    Les rimes pauvres ou l’absence de rimes, les vers qui boitent d’un pied ou encore les « e » muets qui traînent, tout cela était proscrit.
    Cette rigueur dans l’écriture des chansons a aujourd’hui pratiquement disparu, l’écriture de la chanson n’est qu’une étape, souvent bâclée (de même que la composition de la mélodie), comme si l’étape importante dans la création de la chanson était l’arrangement ou plutôt l’habillage de la chanson, sa « production » comme on dit aujourd’hui.
    Les diverses possibilités apportées par les studios d’abord puis le home studio ensuite et les diverses machines ont favorisé cette évolution.
 
    On a parfois l’impression que la chanson en elle-même, un texte donné sur une certaine mélodie, n’est plus qu’un vague prétexte à chanter ou même simplement immiscer sa voix dans un environnement instrumental, arrangement  plus ou moins écrit ou même « bidouillé » en studio.
 
    Le texte et la mélodie ne semblent plus faire l’objet de soins particuliers, en tout cas bien moins que tout le reste de la production de la chanson. On soigne avant tout l’environnement sonore.
 
    Au final il n’y a ni chanson ni musique, juste un arrangement plus ou moins réussi mais qui dans tous les cas ne saurait se suffire à lui-même. Car écrire ou jouer de la musique qui tienne le coup, sans le prétexte d’une chanson pour masquer sa minceur, c’est une autre paire de manches et requiert plus de technique, de talent et de compétences.
Souvent la « chanson », surtout au niveau des productions amateurs, n’est qu’un prétexte à faire de la musique par défaut, alors qu’on n’a ni la technique instrumentale ni les connaissances suffisantes.
 
    C’est peut-être dommage qu’on ne considère pas, ou plus, que la « production » de la chanson commence véritablement devant la feuille blanche. Pourtant l’expérience montre bien que ce qui vieillit le plus vite dans les enregistrements de chansons (fussent-elles géniales) c’est l’arrangement, dont les sonorités et les partis pris divers ne sont souvent qu’une affaire de mode.
 
   L’avenir d’une chanson est toujours hypothétique, mais si elle a été conçue comme un prétexte bâclé à faire un « arrangement », elle n’en a sûrement aucun.
 
  Mais après tout, qui se soucie de l’avenir d’une chanson ? Qu’elle soit un prétexte à « bidouiller » en studio ou à faire une grimace sur scène, elle reste un produit frais à consommer du jour et le reste n’est que littérature !

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L’époque dorée

   Pour ceux de ma génération le problème était simple : casser la gueule à nos aînés !

Inventer quelque chose de neuf et même tout remplacer si possible. C’était valable aussi (et surtout) pour la musique et les chansons. Tout ce qui était vieux devait être flanqué à la poubelle illico !

 Charles Trenet, Brassens ou Brel, malgré le respect qu’on leur « devait » et parfois leur concédait, ne pesaient pas lourd devant les novateurs américains ou anglais, Dylan et Beatles en tête.

Le passé ne nous intéressait pas, c’était comme ça, Don’t look back en quelque sorte !

    Je rencontre aujourd’hui beaucoup de jeunes gens, passionnés de chanson, qui regrettent de n’avoir pas connu cette époque où tout semblait neuf, du moins dans ce domaine. Pour eux c’est un genre de mythe.  Mais comme nous avons nous-mêmes beaucoup mythifié cette onde de choc pop rock, ceci explique peut-être en partie cela ?

   Comme je m’étonne parfois de l’intérêt qu’ils portent à cette époque, ils m’expliquent qu’aujourd’hui ils n’ont rien à se mettre sous la dent ou du moins pas grand-chose, en tout cas pas l’équivalent.  J’ai d’ailleurs l’impression que la comparaison défavorable entre l’époque dorée de notre jeunesse et la leur ne se limite pas seulement à la musique et aux chansons, qui n’en sont qu’un reflet.

     « Les temps changent » chantait-on alors…et d’autres lorgnent maintenant du côté de ce qui était pour nous «le passé » et auquel nous tournions résolument le dos. Ils s’intéressent de très près aujourd’hui à Prévert et Kosma, aux Frères Jacques, à la Rive Gauche, quand ça n’est pas à Mireille et Jean Nohain ( !), sans doute pour la même raison : pas grand-chose à se mettre sous la dent dans les productions actuelles.

    Et ils ont peut-être raison finalement…Bénabar, Delerm ou Cali sont sans doute très bons, des Brassens et Brel d’aujourd’hui, mais quand même…c’est drôlement moins bien. Il n’y a pas photo.

    Chaque époque produit ce qu’elle peut et il faudra peut-être attendre un bon moment avant que les conditions soient réunies pour que surgisse alors qu’on ne s’y attend pas un truc du style de Like a rolling stone ou Sgt Pepper, un genre de vague qui s’en va vers l’avenir et toute la jeunesse avec.

    De même qu’il faudra peut-être un moment avant de revoir un public saisi d’émotion devant un artiste qui chante les poètes, comme naguère Léo Ferré à Bobino chantait Rimbaud ou Baudelaire, quelle époque !

 C’est vrai qu’il y avait là de quoi se mettre sous la dent et il faudra sans doute attendre un moment avant que ça revienne. Mais ça reviendra, c’est sûr.

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